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Le Parisien, étrange animal

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Luc Moyères

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Fraîchement débarqué de ma lointaine province pouilleuse, ma funeste propension à l’éthologie rurale m’a mené à une découverte intrigante : le Parisien est un bien étrange animal. Je me demande même si ce n’est pas une sous-espèce distincte du genre Homo sapiens, un cousin en somme, comme le fut Neandertal en son temps.
En effet, dans son milieu naturel des transports en commun où il côtoie ses congénères au sens le plus prosaïque du terme, un trait distingue sans ambiguïté aucune le Parisien d’entre tous les humains plus ordinaires : il fait la gueule. Il la fait même avec une constance et une permanence d’expression qui laissent supposer l’existence de muscles faciaux particuliers, voués à ce seul effet. Hors ce caractère vraiment spécifique, ce marqueur d’identité, l’espèce parisienne est particulièrement variable dans son apparence, l’épiderme de ses spécimens portant toutes les couleurs du genre humain, y compris quelques nuances ou marbrures du bleu, du vert et du gris plus rarement observées ailleurs. Mais, toutes colorations confondues, elle arbore unanimement cette moue lasse et outrée qui fait sa renommée.
Avant l’invention du téléphone portable, et surtout celle des SMS, mails et autres jeux vidéo dont il nous assaille, seul le journal du jour ou un livre permettaient de dissimuler cette expression outragée derrière le semblant d’attention d’un lecteur assidu, sans que le signal « je suis dans mon terrier, foutez-moi la paix » s’en trouve atténué pour autant. Le spectacle est aujourd’hui plus coloré, je n’ose dire « plus vivant », par la grâce des écrans multicolores et changeants. Mais effleurez seulement le porteur de la chose ; son regard glacial et sa mine courroucée vous renverront immanquablement au souvenir des reptiles d’avant l’ère des mammifères. On ne dérange pas le tyrannosaure qui feint de dormir, même station Saint Placide.
C’est bien, en tout cas, une sous-espèce à part entière, car le gène se transmet. Les gamins qui écument les trottoirs sur leurs trottinettes ou leurs skates vous fusillent pareillement au passage en évitant de justesse de vous télescoper. L’épigénétique, la théorie qui explique la traduction dans le génome de caractères acquis en sus de ceux issus des mutations spontanées, trouve ici sans doute une manifestation éclatante de sa véracité : la moue parisienne est héréditaire.
L’on manque, en revanche, d’études sur l’interfécondité avec les autres Homo sapiens et surtout sur ses effets. Il ne semble cependant pas que le caractère disparaisse dans les métissages, et les hybrides sont féconds ; du moins jusqu’à ce jour, car les oxydes d’azote, ozone et autre particules ultrafines du bon air urbain leur rongent paraît-il peu à peu les gamètes. L’espèce est donc stable pour l’instant et la gueule en coin de mur résisterait plutôt bien à l’épreuve des croisements. C’est sans doute un gène dominant, le signe d’une adaptation à notre époque, qui sait ?

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J.M. Raynaud · il y a
ça m'a fait penser à "dessine-moi un parisien"
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