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Le pari

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Ciruja

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Pour Graziela Mendy, c’était des vacances payées à l’œil à l’autre bout du monde, en Thaïlande, dans un pays qu’elle connaissait par la télé et les racontars de la cité. Une destination de rêve avec ses noms mythiques : Pattaya, Kho Samui et Kho Lanta. Un voyage inaccessible pour une jeune mère célibataire, gardienne de la paix de son état.
Pour son entraîneur de toujours Mohamed, c’étaient des combats possibles en kick-boxing et en combat libre.
Le Muay-Thaï ne payait plus en France, contrairement à cet âge d’or qui le vit devenir champion du monde et combattre devant des foules passionnées à Bercy et au Zénith.
Désormais, les combattants et combattantes de France devait quitter l’Hexagone pour tenter leur chance aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne, aux Etats-Unis et en Asie.
Depuis peu, les Thaïlandais s’étaient laissés convaincre par l’arrivée des femmes dans leur sport national qui, jusqu’à une date très récente, leur était interdit.
Graziela était dans la catégorie des légères, plus de soixante-cinq kilos.
Sa carrière en pieds-poings n’avait pas été de tout repos.
En trente combats, elle avait un bilan de 20 victoires pour 10 défaites. Pour les KO, le bilan était négatif, 2 contre 6.
Son seul titre : une couronne de championne de France.
Elle avait été challenger une fois pour la ceinture européenne, une purge pour elle et Mohamed.
Mais pour cette année, elle était sur la pente descendante avec un seul triomphe en cinq combats.
Les filles qui montaient sur le ring étaient plus fortes qu’à ses débuts, elles commençaient plus jeunes, faisaient des camps d’entraînement en Thaïlande et étaient des furies techniques entre les cordes.
Graziela n’avait plus ce visage fin de jolie métisse qu’elle arborait au début de sa carrière, ses pommettes avaient gonflé, son nez avait pris une petite couche supplémentaire, ses paupières étaient couturées, son front bombé et sa mâchoire plus serrée.
Au menu thaï, plage, entraînement, et peut-être un combat négocié à quelques milliers de dollars. S’ils se débrouillaient bien, ils pouvaient rentrer dans leurs frais pendant ce mois de congé et même faire rentrer un peu d’argent.
Les premiers jours furent une parenthèse enchantée : soleil, plage et massages comme promis.
On passa ensuite au sérieux, à savoir l’entraînement. Mohamed avait trouvé un camp dans la lointaine banlieue de Bangkok à un tarif raisonnable, loin du folklore pugilistique.
Partir en Thaïlande, c’est s’exposer au choc climatique quand on vient d’Europe. Il fait plus de trente degrés, du matin au soir, une humidité qui dépasse les quatre-vingt-dix pour cent, et encore, quand il ne pleut pas.
Avec les gants, on cherche son souffle, on transpire comme un bœuf, on a de pertes de lucidité mais il faut serrer les dents car la séance dure toute la journée.
Elle boxait avec des combattants expérimentés, des pratiquants de MMA (une nouvelle faune en expansion) mais aussi des touristes qui voulaient se la jouer. Il y avait sur les douze rings que comptait le centre comme une odeur de sang. Ce n’était pas des vacances, surtout avec les yankees qui venaient du MMA et qui n’épargnaient pas leur puissance.
C’était dur mais elle était une sportive accomplie qui ne lâchait pas la salle et qui en redemandait. Tonique, compacte, musclée, elle avait une belle endurance. Ce qui lui manquait avec la trentaine, c’était la rapidité.
Elle ne faisait pas que combattre dans les règles thaïlandaises, elle pratiquait aussi les arts martiaux mixtes en jouant sur sa technique en pieds-poings.
Les moines qui géraient le camp s’en rendirent compte assez vite et travaillèrent sur la vélocité.
Mohamed prenait des notes, ces chauves rebondis rétrogrades étaient rusés et avertis malgré tout.
Il noua aussi quelques contacts avec les organisateurs de combats, des Thaïlandais, des Japonais, des Chinois mais aussi des Malaisiens et des Indiens. L’Asie était le continent en expansion pour ce business.
Il leur montra quelques vidéos intéressantes sur sa combattante. Les Indiens de la World Fight League développaient leur concept de ligue de combat libre sur tout le continent asiatique. Ils avaient du cash et ils signaient des étrangères en masse, des Européennes, des Australiennes et des Américaines qui se prenaient pour des guerrières et n’avaient peur de rien.
Graziela était métisse, elle était musclée, elle avait un visage dur, bref, elle pouvait vendre sur son apparence.
L’Indien moustachu de Bombay qui conversa avec Mohamed promit un combat à trente mille dollars. Un trois fois cinq minutes en MMA, avec des règles américaines, sans coup de pied à la tête au sol. Et comme adversaire, il proposa une Indienne d’origine népalaise qui montait, ancienne sélectionnée dans l’épreuve olympique de boxe.
Mohamed était partant, il restait à convaincre Graziela, qui pesa le pour et le contre pendant deux longues journées.
Vaincue par la bourse, elle donna son accord et partit acquérir quelques notions de lutte.
Elle avait trois semaines pour palier au plus pressé.
Deux jours avant le combat, Mohamed glissa quelques mots à l’oreille de Mendy sur l’issue de la lutte à venir.
Tout n’était pas si net que cela, il y avait une petite entourloupe, pas grand-chose au demeurant. On l’avait vendu comme une prétendante au titre mondial et son palmarès en kick avait été un peu gonflé. Sur les sites indiens, elle était la grande méchante noire, l’occidentale des ténèbres très musclée, et face à elle, la pauvre indienne des campagnes humble, courageuse et si représentative des valeurs éternelles de L’Inde. La propagande mercantile oublia volontairement la sauvagerie du circuit professionnel de la boxe féminine en Inde et les origines népalaise de la combattante. Pradisha était la princesse hindoue, une belle image très bollywoodienne.
Graziela, en analysant ses vidéos, nota sa fragilité, son manque de technique en anglaise malgré sa formation dans le noble art. Le combat n’allait pas être difficile mais il fallait qu’elle perde. Elle confectionna son scénario pour rendre cette défaite convaincante.
Quand l’heure sonna, Mohamed était assez enthousiaste, une grosse vague de pari venant de Chine, d’Inde, de Singapour, du Kazakhstan et de Russie s’était greffée sur le duel en question. Une défaite de Graziela serait une bonne nouvelle pour quelques investisseurs.
Autour de l’octogone flambant neuf se pressaient dix-mille spectateurs locaux qui faisaient une infidélité au sport roi en Thaïlande. On attendait toute une série de combats et celui de notre kick- boxeuse française était le troisième sur la liste.
La petite Indienne avait un regard fixe et illisible en rentrant dans l’arène, elle respirait à peine. On sentait en elle une froide détermination.
Au bout de dix secondes de combat, cette dernière partit dans une série qui sonna littéralement Graziela qui n’en croyait pas ses yeux. À terre, elle tenta de rester lucide mais elle fut prise dans ce qu’il est convenu d’appeler une guillotine. Mohamed cria comme un damné, la priant de se libérer, de se réveiller mais elle ne l’entendit pas, elle n’entendit plus personne, tout se brouillait autour d’elle, son bras était en l’air et il ne bougeait plus. Pradisha, que des années de malédiction sociale avaient poussé sur le ring, serra, serra cette nuque si fragile, sans penser qu’elle avait un être humain dans ses bras. Elle était dans un état second qui l’empêcha d’ouïr ce bruit bien distinct qui interrompt à jamais tout combat à mains nues.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Ciruja ! Vous avez aimé ma chienne Ianna dans les dunes. Nul doute que mon Spectacle nocturne vous plaira ! : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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RAC · il y a
Ce n'est pas mon univers mais j'ai beaucoup apprécié ! Sans doute parce que c'est écrit clairement et sans mièvrerie ! Merci pour cette découverte !
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Gérard Aubry · il y a
Je reviens pour t'inviter à lire "Liberté"! Merci! G.A.
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Jean Calbrix · il y a
Un beau dépaysement avec une chute atroce. J'ai entendu craquer les cervicales ! Bravo, Ciruja, pour ce noir de chez noir. Je clique sur J'aime.
J'ai un poème en finale automne avec un belle promenade dans les dunes si cela vous dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous !

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Adlyne Bonhomme · il y a
Très bien écrit, un texte original bravo
je vous invite à lire mon poème et merci de voter.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Gérard Aubry · il y a
Et tout autre combat, je pense! Vive la pétanque et la belote! Bien mené, bravo! Viens lire mon "Labo de la peur" bien plus tranquille! Enfin peut-être! G.A.
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Gérard Aubry · il y a
Aimerais-tu lire "Mon dernier saut" et, bientôt "Apocalypse"? Merci! G.A.
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Hervé Mazoyer · il y a
Voilà qui change des tripes et boyaux à l air que j ai lus dans d autres textes. Vous respectez le thème dans l univers sans pitié de la boxe. Votre passion peut être ? En tout cas mes voix pour vous et une invitation facultative à venir lire mon texte en compétition. Amicalement.
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Ciruja · il y a
Merci beaucoup pour votre critique
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Florent Paci · il y a
Un récit très coloré et voyageur. Mes votes, bon courage pour la suite ! ;)
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Ciruja · il y a
Merci pour votre commentaire
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour le réalisme de cette œuvre, Ciruja ! Mes voix !
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Ciruja · il y a
Merci
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