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Qualifié

On était monté assez haut pour ne plus voir le village. La pente était plutôt abrupte. Il nous avait fallu reprendre notre souffle à plusieurs reprises, s'asseoir quelques secondes sur un des tas de pierres. D'autres étaient restés debout, penchés vers le vide, les mains sur les genoux. On avait tous le cœur prêt à sortir par les oreilles, mais on faisait tout de même attention. On était plus tout jeune non plus. On était loin de la bande de branleurs, capable de franchir un col presque en courant. Moi, ça allait encore, j'avais ça dans le sang, après tout, mais je surveillais Anthony, je le savais fragile depuis son opération.
Un peu plus haut se trouvait la forêt de mélèzes. On en voyait déjà les contours. Matthieu nous assurait que le soleil qui nous assommait sans relâche s'y faisait beaucoup plus rare. Ça nous a redonné un peu d'énergie, il faut dire qu'on crevait de chaud. Vraiment.
Parfois je me demande ce qui fait qu'on se lance dans des projets comme celui-là. Quand bien même tous les signaux indiquent qu’on tourne autour d’une bonne grosse idée à la con, rien ne nous retient de recommencer. Tant que la vie nous offrira de se prouver à soi-même qu'on vaut bien l'investissement, on y retournera.
Carla nous expliqua qu'il valait mieux prendre les bois plus à droite, et je ne pourrais pas vraiment dire pourquoi, mais tout m’est revenu à ce moment là. Un peu comme une claque dans la face. J'ai alors enfin compris qu'on était là pour ça.
Des années nous séparaient de ce putain de pari. Un pari plus que ridicule, comme souvent. Décrété par des voix trop jeunes et trop bruyantes, au fond d'un bar du quatorzième. Je pensais qu’on en reparlerait jamais. Et pourtant ces cons là l'avaient gardé vivant, l'avaient nourri en silence et réussi à me piéger. Je me suis senti vraiment couillon d’un seul coup.
On devrait se méfier plus souvent de nos amis, surtout les vrais, ceux-là même que plus rien n'étonne. Mais on devrait encore plus se méfier de cette part de nous-même qui tourne en rond dans une cage, maintenue à l'écart quelque part au fond de l'être car elle est capable de tout.
Et lorsqu'on a qu'une seule parole, et trop d’orgueil, lorsque l'alcool est un flirt devenu stable, que le regard de l'autre est un challenge accepté d'avance, on ne devrait jamais être autorisé à se mêler au reste du troupeau.
On avait donc l'air d'une bande de potes au sacs à dos bien remplis, on grimpait en se souriant, mais j'étais le seul à avoir mon sac de couchage. Les autres redescendraient avant le coucher du soleil et savaient que je n'allais pas discuter, que je n'allais surtout pas les suivre. Rater l’occasion de savoir n’était pas une possibilité.
Alors il fallait espérer que ces histoires de bête sanguinaire, laissant traîner derrière elle les restes des randonneurs et autres bergers qu'elle avait pu croiser, n'étaient finalement rien d'autre que des mots. Des fables qu'on se répétait pour y croire. Des légendes ajoutant un peu de piquant au séjours des vacanciers. D'ailleurs, on nous avait répété à moi et à ma sœur que tout ça avait été inventé pour faire fuir les promoteurs. Moi j'avais lu les articles des journaux chez ma tante, j'avais même vu la photo qu'avaient prit les gendarmes. Mais on continuait à nous répéter que ça n’avait rien à voir. Et puis un jour la maman d’Anaïs, une fille de ma classe, était devenue inconsolable, elle pleurait tout le temps. On l’avait croisé à la boulangerie et ma mère disait qu’elle était même devenue « un peu folle la pauvre femme ».
Quelques semaines plus tard, mon père nous apprenait qu'on allait vivre à Paris. Et même après avoir déménagé, je faisais encore pipi au lit.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Potter · il y a
Très belle oeuvre !!!!! mes voix !!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Y. Hadbi · il y a
Quand la poésie surgît de la langue du quotidien. J'aime avec mes voix.
Je vous invite à une "rencontre insolite" avec votre sac de couchage.

http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rencontre-insolite-6

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Françoise Grand'Homme · il y a
Un pari pour dépasser sa peur. L'enfance enfouie ressurgit.
On comprend "La maman d'Anaïs", les mots qu'on ne dit pas aux enfants. L'imagination qui fait le reste.
Les faits sont suggérés, cela laisse toute la place au lecteur pour faire ses pas dans l'histoire.

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Noellia Lawren · il y a
quelle belle histoire, très joli texte , mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Romane González · il y a
J'ai beaucoup aimé le style, ce mélange de langue parlée et de poésie, et le fait que cette histoire soit un moment d'une vie, sans trop d'explications autour, j'ai aimé aussi que le récit soit tout en suggestion et en même temps puisse parler à tout le monde. J'ai par contre un peu de mal à comprendre la fin qui pour moi (mais peut-être suis-je passée à côté de quelque chose) est différente du reste du texte (la mère d'Anaïs).
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Claudine · il y a
Idem que Pascal, j'aime ce passage de "cette part de nous-mêmes"....Vivant en montagne également, je vous suggère de lire "sur les chemins noirs" de Sylvain Tesson, lui-même ayant emprunté bon nombre de chemins de toits et de varappe jusqu'au retour brutal à la terre...d'où les chemins ruraux ensuite, un régal.
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Françoise Grand'Homme · il y a
Sylvain Tesson c'est un régal. Poursuivez l'aventure avec Les forêts de Sibérie :)
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Fred · il y a
moi qui vit dans un pays de montagne votre texte me parle et me plait. je vous donne mon maximum
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FatMacDo · il y a
Merci beaucoup Fred, je suis heureux d'avoir partagé cet amour de la montagne avec vous.
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