Le parc

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Des nouvelles, des romans, en fonction de l'humeur et de l'inspiration... Reste avec moi, Téléréalité, Fragments, Tant de choses à se dire, publiés chez l'Harmattan  [+]

La grille est encore debout. Rouillée, elle résiste malgré tout, et pointe fièrement ses piques à travers les broussailles qui se sont enroulées autour de ses barreaux. Ils seront recouverts bientôt, et nul alors ne devinera leur présence dans l’océan de vert qui s’étale désormais. À l’abri des regards, ils poursuivront leur lente érosion jusqu’à n’être plus rien un jour. Je serai loin, déjà.
Je tourne la poignée, pousse l’un des battants qui résiste un instant, mais cède finalement, et j’entre dans le parc. Je ne suis pas revenue depuis tellement d’années.
Le grand chêne est debout devant moi. Il est là qui m’attend tout au bout du chemin, gardien majestueux du parc à l’abandon. Je suis presque étonnée de ne pas retrouver la balançoire pendue à sa première branche comme elle l’était avant, tout semble tellement intact... Le temps comme suspendu. L’allée qui me conduit à lui est presque invisible, recouverte d’une herbe que personne ne tond plus, et mes pas ne font désormais crisser aucun gravier. Dans la poche de ma veste, je sens la vibration du téléphone que je ne quitte jamais et d’un geste rapide, je le sors pour répondre, lorsqu’un cri dans les branches interrompt mon élan. Je cherche du regard l’oiseau qui m’interpelle ainsi, puis éteins l’importun, le remet dans ma poche, honteuse. Je m’avance lentement. L’arbre me domine, superbe. L’écorce de son tronc a pris au fil du temps moins de rides que ma peau et son ombre immense me renvoie à ce temps, lorsque j’étais enfant, et lui si grand déjà. Il me parle. Le vent dans son feuillage murmure à mon oreille et m’invite à m’asseoir sur sa mousse accueillante. J’appuie alors mon dos sur son corps robuste, hésitante au début, puis je pose mes mains sur sa peau sombre et rugueuse, et je ferme les yeux.
Les odeurs sont intactes, herbe et terre mêlées, et les cris des oiseaux tels qu’en mon souvenir. Nous étions des enfants. J’entends les rires et les cris de nos jeux résonner dans le vent, fantômes du passé. Nous jouions à cache cache derrière ces fourrés, mangions les baies sucrées arrachées des fossés, nos genoux écorchés par les épines des roses et les ronces cruelles ne nous arrêtaient pas. Nous courions dans les herbes, parcourions les sentiers pour découvrir soudain une mare minuscule dans laquelle nous rêvions de trouver des grenouilles. Nous inventions mille jeux, des bateaux de papiers, des moulins fabriqués dans l’écorce des arbres, des pièges dans lesquels ne tombaient nulle bête mais qui nous retenaient des heures, couchés dans l’herbe fraîche, à guetter en silence les bruissements autour.
Je revois les baisers échangés en silence, l’émoi de nos corps nus allongés, enlacés. Nous étions des amants. Tes lèvres étaient sucrées du sucre des framboises que nous cueillions ensemble au milieu des orties et tes mains étaient douces sur ma peau dénudée. Avec pour seuls témoins les oiseaux, les insectes, nous refaisions le monde, inventions l’univers et rêvions d’une vie que nous n’avons pas eue. Nos initiales demeurent, je les sens sous mes doigts, illisibles presque, après toutes ces années. Tu es loin maintenant. Le chant du rossignol me rappelle, cruel, que je suis seule ici.
J’entends maman nous appeler aussi. Sa silhouette fragile debout sous le pommier, tenant dans ses mains tendues le gâteau aux cerises tout juste sorti du four. Nous venions en courant boire de la limonade, assis sous la tonnelle envahie d’herbes folles, et faisions de grands gestes pour écarter de nous les guêpes agressives. Repus, nous nous couchions ensuite sous le grand chêne vert, une simple couverture pour unique matelas et rêvions d’aventures sur des mers lointaines, des terres inconnues. Papa venait parfois pour jouer avec nous, ou bien nous raconter les mille et un secrets des fleurs et des plantes, les glycines odorantes, les roses et leurs épines, le saule et l’acacia. Nous buvions ses paroles, nous saoulions de ses mots, avides de connaître les secrets, d’entendre les récits qu’il inventait pour nous.
Ils sont morts depuis. Leurs corps décomposés mélangés à la terre disparaissent peu à peu au fond de leur caveau. Comme cette maison disparaît elle aussi. Elle est fermée depuis longtemps maintenant. Le lierre sur la façade a grimpé sans entrave et recouvre les fenêtres d’un entrelacs de feuilles à travers lesquelles on devine encore un carreau poussiéreux. Mais plus pour très longtemps. Le combat inégal ne laisse que peu de chance aux murs de mon enfance. Bientôt, aucun ne sera plus visible et les passants pressés ne pourront soupçonner la présence en ces lieux de la moindre maison. Et le temps passera.
Il y a si longtemps que je n’étais venue... Trop loin, trop de travail, pas le temps de souffler. La ville m’a aspirée et j’arpente chaque jour ses rues grises et maussades en tentant d’oublier les odeurs des voitures. Quelques arbres résistent. Combattants dérisoires, ils surgissent des trottoirs et tendent leurs bras nus vers un ciel toujours bas. Ils servent de pissotières aux chiens que l’on promène et qui tirent sur leur laisse pour faire durer encore cet instant éphémère. Et moi, j’arrose chaque jour le rosier arraché à ce jardin d’antan. Mais il peine à pousser sur ce coin de fenêtre, et ses roses chétives n’exhalent aucun parfum. Ne me relient à rien.
Je frissonne. La lumière a baissé, il est temps de partir. Je remonte l’allée une dernière fois, sans un regard derrière pour les enfants fantômes, amants sans lendemain, et parents oubliés. Je referme la grille qui grince doucement en ultime gémissement. La pancarte “à vendre” accrochée à son flanc balance dans la brise du soir.
Des enfants téméraires viendront peut-être un jour rôder autour du chêne. Il y aura dans l’air les mêmes odeurs d’herbe, les mêmes cris d’oiseaux. Ils s’assiéront en rond sous ses branches magnifiques, profitant de son ombre par une journée d’été. Ils graveront leurs noms sur son tronc centenaire. Je serai loin déjà.
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