Le parapluie

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" L'accent circonflexe est l'hirondelle de l'écriture." Jules Renard  [+]

Sur le trottoir au pied du bus, Marguerite agite en l'air un parapluie fermé, en appelant « Antoine ! Antoine ! »

Le dénommé Antoine n'entend pas, ou peut-être fait-il la sourde oreille aux interpellations de sa mère. Antoine est « vieux garçon », lui et sa mère partagent le même appartement , dans une petite rue calme du quinzième arrondissement. « Partagent » n'est pas vraiment le mot adéquat à utiliser, disons plutôt « Antoine vit chez sa mère ». Il dort dans sa chambre d'adolescent, ses meubles portent encore les traces de graffitis juvéniles au stylo feutre, pourtant furieusement frottés et recirés par Marguerite.

Antoine prend tous ses repas avec sa mère, Marguerite est bonne cuisinière , la soupe qu'elle lui sert – deux louches- tous les soirs à 19 heures est toujours préparée avec les légumes frais , achetés au marché le matin-même, quand Antoine est parti à son travail.

Quand Antoine est à la maison, Marguerite ne sort pas. Son cœur de mère sait bien lui dire quand son enfant chéri a besoin d'elle. Pour ne pas l'importuner quand il est dans sa chambre, elle s'occupe à repasser tout son linge. Pour le linge, c'est comme pour le reste : Marguerite est plutôt du genre maniaque, elle repasse les slips, caleçons, chaussettes, pantalons et chemises sans le moindre faux-pli, elle est la meilleure pour ça.

Marguerite sait les conseils dont son fils a besoin. Pour le choix de ses vêtements le matin par exemple, le plus simple, lui a-t-elle dit, c'est que je te prépare tes vêtements sur une chaise la veille au soir. Elle est fière, quand elle le voit, si beau, partir le matin pour son travail d'agent administratif à la Perception.

-« Maman, on ne dit plus « Perception » de nos jours, on dit « hotel des Finances Publiques », il le lui a répété de nombreuses fois, mais Marguerite n'écoute pas, elle contemple son fils.

Et ce matin, Antoine est parti sans son parapluie. A la télé, ils ont pourtant annoncé des averses pour cet après-midi.

Lorsqu'elle s'en est rendue compte, Marguerite lui a couru après dans l'escalier, sur le trottoir, en l'appelant. Elle n'a pas couru assez vite pour réussir à monter dans le bus dont les portes se sont refermées dans le dos d'Antoine, elle a dû attendre le suivant.

Devant les stries du passage piétons, penchée en avant dans la position du coureur de fond sur la ligne de départ, maudissant le feu qui semble ne jamais vouloir passer au rouge, Marguerite piétine et gesticule pour attirer l'attention de son fils. Antoine, lui, traverse, sans prêter attention aux klaxons des voitures, hors des clous, habitude qui met toujours Marguerite en colère et l'oblige à gronder son fils pour son imprudence.

Soudain, Marguerite s'immobilise. Elle se pétrifie. Sur le trottoir d'en face, son Antoine a rejoint une femme. Il la prend dans ses bras et il l'embrasse. Et ce baiser dure longtemps, le feu rouge est redevenu vert depuis.

Le parapluie pèse très lourd au bout du bras de Marguerite maintenant. Elle se rend compte qu'elle a froid, qu'elle n'a pas pris son manteau, en quittant précipitamment l'appartement.

Oh, ce n'est pas la première....des femmes, il en a dejà eues quelques unes, son Antoine. Des écervelées, des « légères », des profiteuses qui n'en voulaient qu'à son argent   Heureusement qu'il avait écouté les conseils de sa mère...Il y avait eu aussi cette Marie, qui était restée plus longtemps que les autres et qui lui avait tourné la tête au point qu'Antoine n'écoutait plus qu'elle. Antoine passait parfois plusieurs nuits d'affilée chez Marie, nuits qui pour Marguerite étaient blanches. Il rentrait fatigué, le col de sa chemise ouverte et sale, et dans les yeux de son fils, Marguerite refusait de reconnaitre la lueur de l'amour et du bonheur.

Marguerite avait fait ce qu'il fallait pour que Marie sorte de la vie de son fils.

Et puis elle avait pris Antoine dans ses bras et lui avait caressé les cheveux quand brutalement, Marie n'avait plus donné signe de vie, ne répondant plus au téléphone ni aux lettres de son amoureux. Le jour où le courrier de son fils lui était revenu avec un tampon « décédé » barrant l'enveloppe, elle avait bien cru qu'il ne s'en remettrait pas. Et puis avec tout l'amour et les bons soins de sa mère, il avait cessé de pleurer. Et la vie avait repris.

Jusqu'à aujourd'hui...

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Image de Jean-Yves Duchemin
Jean-Yves Duchemin · il y a
En effeuillant la Marguerite :)
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VERONIK DAN · il y a
Une mère trop protectrice. Est-ce qu'elle n'y serait pas pour quelque chose dans le décès de Marie ? ..... Affaire à suivre...
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christine A · il y a
C est bien possible... merci pour votre lecture !

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