Le parapluie

il y a
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Dans une maison de retraite d’une grande ville logeait une vieille dame atteinte de la maladie d’Alzheimer. Diagnostiquée depuis plusieurs années, elle avait pourtant gardé son autonomie assez longtemps, et avait ensuite pu compter sur le soutien de son mari. Cependant, exténué et démuni, il avait été contraint de la confier à plus compétent que lui lorsqu’elle s’était mise à confondre le jour et la nuit.
La dame s’était acclimatée rapidement à son nouvel environnement et son état semblait stable depuis son installation. Son mari venait la voir une à deux fois par jour, si bien qu’elle s’était à peine rendu compte du changement. Rongé par la culpabilité, son mari s’occupait énormément d’elle lors de ses visites.
Si certains symptômes de la maladie étaient bien notables, d’autres étaient plus discrets. Ainsi, bien qu’on remarquât quelques oublis de mots et une tendance à la radoterie, la vieillarde savait encore tenir une conversation.
Néanmoins, un comportement peu ordinaire était apparu depuis son arrivée. Parfois, la femme sortait dans le jardin avec son parapluie, quel que fût le temps. Il était alors impossible à quiconque en dehors de son mari de lui retirer l’accessoire de la main ni de lui faire fermer. Cette attitude devint de plus en plus récurrente au fur et à mesure du temps.
Un jour, le mari, vaincu par la fatigue, ne vint plus. L’état de la survivante se dégrada par conséquent à vue d’œil. Elle qui aimait tant raconter sa jeunesse, ne racontait plus. Elle qui aimait tant participer aux jeux de lettres, ne participait plus. Elle qui aimait tant sourire au premier venu, ne souriait plus. Et puis cet étrange acte de sortir avec le parapluie sans égard au temps devint une habitude. Chaque jour, la pauvre femme tournait dans le jardin, le parapluie ouvert au-dessus de sa tête, que le soleil brille, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige. Malheur à celui qui tentait de l’en empêcher ! Celle-ci rentrait alors dans une rage sans nom.
Les résidents s’interrogeaient, certains se prenaient de pitié pour elle, tandis que d’autres la considéraient comme une vieille folle. Ce fut une infirmière qui élucida le mystère de ces étranges agissements. Le mari lui avait confié quelque temps avant sa mort la signification de ce comportement. Ils avaient eu un enfant lorsqu’ils avaient la trentaine, mais ce dernier n’avait malheureusement vécu que dix ans, percuté par une voiture. Le jour de son enterrement, il avait plu et les deux parents meurtris s’étaient rendus à la cérémonie abrités par un parapluie. Par la suite, ils avaient été incapables de le ressortir, mais toutefois tout aussi incapables de s’en séparer. Le parapluie était devenu le symbole de cet affreux jour.
Dès lors que la rumeur de la vérité termina de faire le tour de la maison de retraite, on se mit à observer, la larme à l’œil, la funèbre promenade quotidienne de la malheureuse.
Un jour, alors qu’elle effectuait son rituel, un enfant l’interrompit. Celui-ci rendait visite à son arrière-grand-mère en compagnie de ses parents.
« Madame, pourquoi tu as un parapluie ? Il pleut pas ! »
Tous les habitués des lieux retinrent leur souffle. Ils connaissaient bien les humeurs de l’ancienne et prirent peur pour le garçon. Néanmoins, contre toute attente, celle-ci rit, rit de bon cœur, rit sans s’arrêter. Le garçon rit aussi. C’est ainsi que naquit l’amitié de l’aînée et du cadet. Au contact de la jeunesse de l’enfant, la maladie semblait stagner, voire régresser. Des heures durant, le jeune garçon monologuait et la vieille femme écoutait. Il racontait ses journées sans être perturbé de ne recevoir aucune réaction à ses récits. Par ailleurs, celui-ci était décrit comme plus patient, plus sage, plus à l’écoute des autres par ses parents. On s’émut donc de les voir ensemble les mercredis après-midi. Le garçon adorait sa nouvelle amie et en parlait partout autour de lui. À l’école, chacun souhaitait choisir une « mamie amie ». Le jardin de la maison de retraite s’emplit ainsi de rires enfantins, les vieux se mélangeaient aux jeunes. Des goûters organisés réconciliaient des générations qui se rencontraient auparavant plus.
L’amitié de l’enfant et de la vieille dame grandit au fil des semaines. On vit de moins en moins le parapluie pointer vers les nuages. D’abord refermé au pied de la femme, celui-ci ne prenait parfois pas l’air du tout. Incontestablement, leur relation, bien qu’insolite, était thérapeutique.
Fâcheusement, la vie est un processus qui mène inéluctablement vers une fin certaine. La vieillarde fut emportée à son tour par la mort.
Le garçonnet ne pleura pas. Elle veille sur moi, se disait-il.
Il garda le parapluie de son aînée et, face à l'objet, continua ses monologues.
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Florence Cartraud · il y a
Je découvre également ce texte tardivement. Joli moment de lecture ; on a envie d'être à la place du petit garçon pour accompagner la promenade de cette vieille dame et d'ouvrir à nouveau son coeur à la vie
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Carl Pax · il y a
je sais que votre oeuvre n'est pas récente, mais j'ai le plaisir de découvrir aujourd'hui cet émouvant mystère du parapluie. Une petite étincelle de vie au coeur de cette terrible maladie, racontée comme un joli conte, un peu triste certes, mais les beaux souvenirs sont là pour perpétuer la vie qui s'en est allée :)
Je vous remercie d'être venue soutenir mon texte La course.

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Manon L. · il y a
Je vous remercie également pour ce gentil commentaire ! :)

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