Le parapluie

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L’impact des gouttes sur le métal me fait hésiter. Je les vois tomber sur le toit de la voiture et réalise que j’ai oublié mon parapluie. Heureusement, elle est garée juste en face de l’immeuble, de l’autre côté de la rue. Une chance !
Cette pluie d’automne m’a surprise mais en faisant jouer la commande à distance pour ouvrir la portière, Jean me lance gentiment « Chérie, tu n’as pas ton parapluie, ne bouge pas, je vais le chercher ».
« Merci, n’oublie pas ton imper en même temps » lui dis-je en montant dans l’auto.
« Oui ne t’inquiète pas » répond-il en rebroussant chemin vers l’immeuble.

Je me cale dans le fauteuil et me laisse bercer par le bruit de la pluie sur le toit. J’ai besoin de détente, avant une journée intense au travail. Deux réunions ce matin avec des architectes, puis un repas avec un conseiller municipal et cet après-midi, des investisseurs américains cherchant des appartements dans les beaux quartiers de Paris.

Quand aurai-je le temps de voir Patrick ? Pas aujourd’hui en tous cas. Neuf jours qu’on ne s’est pas vus et ça commence à être long !

Jean est l’homme qui me rend heureuse, le père de mes deux grands enfants, il est doux, attentionné, aimant, et porte bien ses 50 ans.
Mais Patrick....C’est la passion. Six mois que nos corps trouvent des plaisirs toujours plus intenses. Je suis heureuse dans cette double vie. Avec Jean, l’amour véritable. Avec Patrick, plus jeune, célibataire, beau, disponible, la passion cachée, un peu honteuse certes, mais ressentir à 40 ans les émotions que l’on avait à 25, c’est très fort. Quelle joie de se dire que l’on a volé cela au temps qui passe, à l’âge qui avance doucement.

Mais...que fait Jean ? Il en met du temps. Nous allons être tous les deux en retard.

Ah le voici ! Il ferme la porte cochère et se retourne avant de traverser. Il me sourit, brandissant triomphalement le parapluie.

Il accélère ses pas. Pourvu qu’il ne glisse pas sur ce trottoir plus ou moins gras de crasse. Il tourne la tête à droite tout en continuant d’avancer.

La seconde suivante tout bascule. Hein ? Nooooon !
Mon souffle s’est arrêté, mon cœur aussi. Le temps est suspendu. Je n’entends même plus la pluie.

Les yeux écarquillés, je retrouve ma respiration. J’ai vu, non aperçu, en une demi-seconde, un bolide foncer sur mon mari, le faucher, le projeter sur le pare-brise et le traîner sur plusieurs mètres avant qu’il ne retombe de l’autre côté.
Elle n’a même pas ralenti.
Je regarde, stupéfaite, le corps étendu. Un attroupement s’est formé. Des gens se penchent. Un homme sort son téléphone et appelle...les secours, certainement.
Je suis paralysée. Je sais que je devrais bouger, courir vers lui, hurler « Jean, Jean ! ».
C’est ce que je fais. En tremblant, je parviens à m’extirper de la voiture et j’approche, les jambes flageolantes. « Laissez-moi passer, c’est mon mari » dis-je aux personnes penchées sur lui.
Je l’appelle vainement. Il est évanoui. Je commence à paniquer, mais dans un affreux hurlement de sirène, les pompiers arrivent.

Deux d’entre eux m’écartent sans ménagement et se penchent sur le blessé tandis que deux autres approchent la civière. Je les vois palper son corps, tâter son pouls, lui mettre un masque puis le soulever et le poser sur la civière.

-Je suis sa femme, leur dis-je. Je viens avec vous.
-OK, montez dans l’ambulance.

Je ramasse le maudit parapluie qui n’est même pas cassé puis m’installe près de mon pauvre Jean et lui prends la main. La police arrive, sirène hurlante. Trois uniformes viennent se mêler aux pompiers, leur parlent et remontent dans leur voiture.
Dans l’ambulance, j’essaie de questionner l’homme qui s’occupe de Jean.
Quel est le degré de ses blessures ? Les jambes brisées certainement, mais les vertèbres, le bassin, le crâne ?

-Trop tôt pour vous dire quoi que ce soit, Madame.

Attendre ! J’en profite pour appeler les enfants et leur donner rendez-vous à l’hôpital tout en observant que la voiture de la police nous suit.
J’appelle aussi le boulot pour qu’on décommande tous mes rendez-vous. Le patron sera furieux mais que m’importe ? Qu’importe le quotidien quand l’homme de ma vie est là, inanimé, en danger de mort ?

À l’hôpital, je patiente, dans un état second, en compagnie des policiers qui voudraient me questionner. Je suis trop angoissée pour leur répondre et leur demande de patienter.

Enfin après un interminable moment, un médecin s’approche et mon anxiété s’accroît brusquement. C’est le moment de vérité.

-Bon, je vous rassure, Madame, il va s’en sortir. Une jambe avec plusieurs fractures qu’on est en train d’opérer, deux côtes cassées mais ça ira aussi, un traumatisme crânien qui nous inquiète un peu plus mais ne semble pas trop grave à première vue. On en saura plus quand il se réveillera.

Un peu soulagée, je remercie le médecin et commence à me détendre. J’avale un verre d’eau quand les policiers, qui ont entendu le diagnostic médical, reviennent à la charge.

-Madame, heureux d’apprendre qu’il y a de l’espoir. Nous sommes désolés, mais vous êtes un témoin de l’accident et il va falloir que nous prenions votre déposition.
-D’accord.
-Madame, essayez de nous dire ce que vous avez vu.

Je leur dis tout ce que je sais. La pluie, le parapluie, la voiture....

-La voiture, vous avez pu en voir la marque ? La couleur ?
-Non. Rien. Si, elle était cabossée, rouillée, c’est tout.
-Ah ! dit le plus jeune des deux. Oui, ça correspond.
-Que voulez-vous dire ? je demande, intriguée.
-Depuis des années, nous recherchons le tueur à la voiture. Si c’est lui, il en serait à son quatrième crime.
-Quatre...
-Oui et trois morts. Votre mari est le premier qui en réchappe. De plus, il a bien le profil des victimes. Un homme mûr marié à une jolie femme. Vous avez pu voir le visage du conducteur ?
-Non. Je n’ai vu que la voiture et encore, très vaguement...mais que voulez-vous dire ?
-Que la jalousie d’un amant pourrait être le mobile, rien de plus.

La...la jalousie ? Quand même, à ce point là ?
Les policiers se regardent, me regardent, et je commence à me sentir mal à l’aise. Le plus âgé des deux reprend.

-Vous ne voyez personne qui aurait pu en vouloir à votre mari ?
-Oh non, dis-je spontanément, mon mari est la crème des hommes, il n’a que des amis.

Les flics se regardent à nouveau puis l’un d’eux se met à pianoter sur son mobile en me demandant de patienter. Après un instant, il se tourne vers moi et me présente l’écran du téléphone.

-Nous avons ici un portrait-robot du tueur présumé. Par hasard le connaîtriez-vous ?

Le sang se retire de mon visage. La ressemblance n’est pas frappante, mais suffisante. C’est bien Patrick, pas de doute. Mon ventre se noue, je sens des sueurs envahir mes tempes. Par réflexe, je nie.

-N...Non, je ne vois pas. Désolée.

Mais à l’intérieur c’est horrible, je me sens trahie, humiliée d’avoir aimé un tueur. Je comprends maintenant son insistance à essayer de me voir plus souvent, à me demander de divorcer pour vivre avec lui. J’avais beau avoir toujours affirmé que je ne quitterais jamais mon mari, il ne voulait rien entendre.

Un malade. La jalousie exacerbée devient une psychose. Il recommencera. J’aurais dû le comprendre.

Je dois leur livrer l’assassin.

Non. Mes enfants ! Il ne faut pas qu’ils sachent. Et Jean non plus. Je ne veux pas que cette histoire brise notre famille. Si mon mari est diminué, je le soignerai, je m’occuperai de lui, mais il ne doit rien savoir. Ni lui ni personne.
Je dois nous protéger de ce fou. Il ne faut pas qu’il me fasse du chantage ou qu’il s’attaque de nouveau à Jean.
Je prends ma décision, m’éloigne et appelle Patrick.

-Diane ? dit-il un peu surpris.
-Patrick. Je sais tout. J’ai vu ton portrait-robot. Trois meurtres. Si je parle, tu en prends pour 20 ans. Alors on va passer un accord. Je ne dis rien à la police, mais à la condition que tu ne me contactes plus. Jamais ! Tu m’oublies et tu fous la paix à ma famille. C’est clair ?

Un silence.

Je reprends, excédée.

-C’est clair, Patrick ?
-Oui, c’est clair, répond-il lentement d’une voix étranglée.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Xenophon · il y a
J'ai voté
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Hortense Remington · il y a
J'aime beaucoup votre récit qui nous tient en haleine !
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Xenophon · il y a
Encore merci. Et là aussi, il fallait écrire un suspense en 8000 caractères, c'est très peu. En même temps l'exercice de concision est intéressant.
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Keith Simmonds · il y a
Un drame bien mené...mes votes et une invitation à soutenir mon Kidnapping, merci.
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Méline Darsck · il y a
L'amour de sa famille plus fort que tout. J'ai beaucoup aimé les émotions décrites. Mes votes pour vous
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Xenophon · il y a
Ah les émotions, c'est notre moteur. Merci beaucoup..
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Vaubane · il y a
Moralité en cause dans un adultère banal
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Xenophon · il y a
Merci quand même, Vaubane et bisous
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Xenophon, mon “Soleil automnal” est en Finale d’Automne 2017. Je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit. Merci d’avance et bon week-end !
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Chantane P. · il y a
mon vote pour une histoire pas très morale, bravo et bonne chance
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Xenophon · il y a
Merci beaucoup. Pas très morale, c'est vrai, un adultère et des crimes impunis. Mais elle sauve son foyer, c'est le choix que j'ai fait. Et cela donnait un second suspense à l'histoire.
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Arlo G · il y a
Rondement tournée votre histoire d'adultère qui mène au drame de la jalousie. Pas très moral de couvrir un assassin. J'aime beaucoup. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Xenophon · il y a
Merci. Bravo pour vos écrits.
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Abi Allano · il y a
Voilà ce qui arrive quand on trompe son mari...des emm.....et complice de meurtres en plus.ce n'est pas joli, joli. J'ai beaucoup aimé. Mes votes!
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Xenophon · il y a
Merci beaucoup. Et oui, pas joli joli, comme la vie souvent.
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Xenophon · il y a
Merci de votre commentaire et de votre vote.