3
min
Image de Paul Digany

Paul Digany

380 lectures

96

Qualifié

Ce jeudi-là, je quittai la fac peu après 20 heures. Je venais d’assister à un cours de droit commercial qui avait dû être reporté en toute fin de journée. Notre professeur, un avocat d'affaires renommé, avait plaidé durant tout l’après-midi et n'avait pu se libérer à l'horaire convenu. Il était enfin apparu dans l'amphi quand la plupart des étudiants l'avaient déjà déserté.

Comme la plupart de mes camarades, j'avais mes habitudes dans l'un des bars des environs où je sifflais régulièrement un nombre incalculable de bières jusqu'à tard dans la nuit au son de vieux standards de rock. Pourtant, ce soir-là, je renonçai à me saouler. La journée avait été longue et les nuits précédentes trop courtes et très alcoolisées. J’avais une quantité effrayante de sommeil à rattraper.

Je ne conduisais pas à l’époque et aucun des étudiants encore présents ne passait à proximité du domicile de mes parents chez lesquels je résidais. Aussi, c’était seul et en transports en commun que j’allais rentrer à la maison.

C’était l’automne. Il faisait déjà nuit et la température ne devait pas excéder 10°C.

Après plusieurs minutes de marche, je parvins à l’arrêt de bus posé au milieu d’une longue voie droite que j’avais souvent empruntée des années auparavant pour aller au lycée. Sous l'abribus, un vieil homme – je lui donnais au moins 75 ans – était assis sur un banc étroit adossé à un panneau publicitaire. Il semblait assoupi. Peut-être était-il simplement en train de méditer, je ne saurais le préciser. Je crevais de fatigue mais restais debout afin de ne pas le déranger en m’installant à ses côtés. Je craignais surtout, à vrai dire, de m’endormir si je cédais à la tentation de le rejoindre.

Mon bus ne passerait pas avant une vingtaine de minutes. J’aurais pu marcher encore un peu jusqu’à un prochain arrêt mais je ne m’en sentais pas le courage. Je me plaquai contre le panneau publicitaire après avoir déposé mon sac à dos sur le sol entre mes jambes.

J’attendais.

De rares voitures roulaient presque sans bruit. La lumière de leurs phares glissait sur la chaussée et repoussait pour quelques secondes l’obscurité loin devant elles. Je me perdais dans des pensées confuses et n’aspirais qu’à me jeter dans le premier lit venu.

Le vieillard avait toujours les yeux clos. Seuls de petits mouvements trahissant une respiration faible indiquaient qu’il était en vie.

Un car blanc s’arrêta devant nous. Il portait inscrit en lettres capitales sur le flanc droit le nom d’une association d’aide aux personnes handicapées très active dans la région. Derrière ses grandes vitres, des enfants et des adolescents à la tête étrangement petite regardaient dans notre direction. Sur leurs visages, les expressions étaient figées. La porte du véhicule s’ouvrit et un jeune homme d'une quinzaine d'années en descendit avec peine les marches intérieures comme s’il s'agissait d'obstacles difficilement surmontables. Il posa un pied mal assuré sur le trottoir puis un second. Il portait un blouson rouge et un cache-nez bleu autour du cou. Il souriait en ouvrant grand les lèvres.

Le vieux monsieur se leva avec difficulté et l'adolescent se courba lentement pour lui donner un baiser sur chaque joue. Une longue accolade suivit tandis que le car repartait. Je pourrais jurer qu’ils n'échangèrent aucun mot durant cette scène.

Les deux hommes se donnèrent la main sans que je puisse indiquer lequel des deux prit l’initiative de ce geste qui devait leur être habituel et s’en allèrent dans la pénombre.

Le plus jeune se déplaçait comme s’il était dépourvu de genoux. Il paraissait incapable de plier les jambes. A chacun de ses mouvements, son corps oscillait exagérément de gauche à droite mais, par une sorte de prodige, il ne tombait jamais. Le plus âgé avait une démarche voûtée laissant imaginer qu'il avait exercé un métier rude durant toute sa vie.

Je ne pus détacher mon regard de ces deux hommes. Dans un silence presque total, je les observais longuement s’enfoncer dans les ténèbres, pas à pas, main dans la main, le plus jeune dépassant son aîné d’une tête. Ils parcoururent une centaine de mètres avant de s'engager dans une rue à gauche et disparaître tout à fait.

J’ignore si l'adolescent au blouson rouge était le fils de l’autre, son petit-fils ou son neveu. Sans rien connaître de leur vie, j’ai pensé avec appréhension, en les suivant des yeux, au moment où le plus âgé des deux nous quitterait pour toujours.

Incroyant, j’ai formulé ce soir-là l’unique prière de toute mon existence pour que ce vieux monsieur vive le plus longtemps possible.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
96

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Une rencontre improbable qui remue les tripes, comme tous les baumes à la solitude, j'aime !
Et vous invite sur ma page si vous en avez envie, merci !

·
Image de Marie-Françoise
Marie-Françoise · il y a
Texte émouvant qui m’a touchée je vote bien sûr
·
Image de Samou
Samou · il y a
Quel talent
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Une bien belle histoire, mes votes !
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Une belle écriture, un regard qui voit plus que des yeux...
·
Image de John-Henry
John-Henry · il y a
Ca me rappelle une prière pour Owen de John Irving, dont le narrateur finit par croire en Dieu, presque forcé. Je vote !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-qui-tirait-plus-vite-que-moi-son-ombre

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
De la tendresse communicative chez ces deux êtres. Des surprises viennent apporter du baume sur le quotidien. Une jolie histoire sur le parcours de la vie ! Mes voix !
·
Image de Alraune Tenbrinken
Alraune Tenbrinken · il y a
Ah on m'ôte les mots de la bouche...
·
Image de Dranem
Dranem · il y a
Une rencontre insolite... qui nous a touché !
·
Image de jc jr
jc jr · il y a
Ce couple intriguant, sur lequel on s'arrête, se passe très bien de dialogue. J'aurais simplement aimé que votre description s'y attarde un peu plus. Mes voix. Et si vous veniez me voir ?...
·
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Très émouvant ce recit. *****
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Assis dans la voiture de tête du train de 16h41, je parcours les titres de la presse en ligne. La rame se remplit rapidement de banlieusards. Je ne leur prête aucune attention. J'ai hâte de ...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

— Mais puisque je vous dis que vous êtes heureuse, madame !Un silence buté répond à l'affirmation de l'analyste. La petite bonne femme, assise en face de lui, le fusille du regard, ...