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Le paon blanc

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Corelli

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Rêve de môme enfoui, cruel hasard. Je réalise mon rêve de môme juste le jour où il me faut le tuer. Mais ni place ni temps à l’épanchement. Mission à accomplir. Gros contrat. Une réputation.

Façade marron du célèbre taxidermiste 46 rue du Bac Paris 7ème. Maison Deyrolle depuis 1831 en lettres d’or. Les fenêtres du 1er étage me fusillent des carreaux. A travers, un ours polaire et une girafe montent la garde. Peu engageant mais hors de question de reculer.

-Votre Directeur m’attend.

L’employée me précède. Le contact du bois de la rampe électrise mon bras gauche. Tant envie de découvrir cet univers magique en passant devant après l’école! Trop tard pour apprécier les lieux et errer dans les salles peuplées d’animaux en m’inventant de fabuleuses aventures. Lutte entre l’enfant et l’homme d’affaire: victoire du 2nd sans hésiter. Fier de ce que je suis, pas besoin des autres.

L’odeur du sang recouvre bientôt le vernis et la naphtaline. Mon pouce fourmille sur l’attaché-case, César prêt à la mise à mort. Hum j’aime la toute puissance du chasseur face à une proie coriace désormais à sa merci. 3mn avant le RDV.

-Les toilettes?

Longeant le couloir haut de plafond, je ne peux m’empêcher d’entrevoir les pièces vert pâle aux moulures dorées et lustres anciens, de sentir les regards féroces de lions et rhinocéros, d’imaginer les ricanements des aras et des hyènes. Tac! Le verrou coupe net ces égarements. Un seul but, le rachat des locaux à réhabiliter en palace. Chinois et Russes adoreront, ma commission sera juteuse. Demain j’irai verser une avance pour la Maserati jaune.

La chasse tirée dissimule mal le vacarme derrière la porte. De la fumée passe dessous. Un incendie! Sorti en hâte, je plonge dans une brume épaisse, glaciale, inodore, silencieuse. Mon attaché-case, mon RDV, l’employée? Je ne distingue rien... Sabotage pour empêcher la vente?

Après avoir trébuché puis rampé sur le parquet ciré, je me hisse paumes de mains au mur pour cerner la topographie. Y’a quelqu’un? Répondez de Dieu! Ca va mal finir cette histoire, j’vous collerai un procès au cul, j’ai l’bras long!

Un bras me saisit, m’entraine, une porte claque dans mon dos. L’écho ricoche sur mon crâne. Ma sueur m’indispose, la chemise Armani colle, cravate serrée. Je songe au costume de coupe parfaite enfilé ce matin - Orazio mon tailleur fait des merveilles – tout froissé, quel gâchis. Lâchez-moi! Un souffle. Qui êtes-vous? J’ai du pognon, gagnant-gagnant, allez montrez-vous et cessons la mascarade. Retirez cette brume qu’on traite d’homme à homme, les yeux dans les yeux.

A ces mots, par enchantement et toujours en silence, l’atmosphère nébuleuse se dissipe, un parfum suave pénètre la pièce et mon corps. Une montgolfière m’emporte. Et plane le mystère de cette drôle de maison. Le bras lâche prise, caresse ma joue, jette le lest de mon cœur minéral qui prend la pause, s’arrête...

Un instant je ferme les paupières. Just a dream. Les rouvrant, sûr du retour à la normale, je bascule à la renverse. Sous mes fesses plus de lattes en bois mais une herbe tendre. Les murs ont disparu, le soleil luit, l’horizon fuit à l’infini, le plafond est voûte céleste. Le bras m’aide à me relever. Je ris alors en tapotant la trompe d’un éléphant. Derrière lui le jury bienveillant de l’Arche de Noé. Chaque spécimen naturalisé de la boutique de St Germain des Prés prend vie. Suis-je Dieu à la genèse de la création?

Les lapins dansent près des loups, des zèbres attablés attendent le service d’une antilope en tablier, des squelettes de serpents ondulent autour du bec d’un ornithorynque, un vol de papillons bleus me pousse vers une licorne aux longs cils. Elle est hallucinante. Le grizzli impressionnant, poitrail bombé, grogne tandis que crache le lama. Je nage poisson dans l’eau au creux de cet étrange pays, ne sachant pourquoi ou comment. Perdus mon monde rationnel et matériel, mes repères, mes valeurs. Cela importe peu à présent. Sans poids, je flotte vers un rai blanc.

Les bêtes se taisent, de la plus infime à la plus énorme, respectueuses. Une haie d’honneur se crée naturellement, le maître des lieux s’avance majestueux, splendide, laissant frissonner en son sillage une traîne de plumes irisées. Pavo Albus auréolé d’un diadème d’argent tend son bec vers moi pour m’adouber en son royaume où l’imaginaire n’a jamais été aussi réel. La créature de légende pivote lentement afin de préserver son costume d’apparat, dévisage ses sujets puis dans un halo de lumière déploie sa roue. Flash aveuglant.

L’éventail soyeux me sépare ainsi des animaux et je me sens seul, nu, pauvre, étranger de moi-même. Ce rideau spatio-temporel ressemble au passage énigmatique de Stargate. Je risque un bras, la tête, le corps entier est aspiré. Qu’y a-t-il de l’autre côté, mon autre? L’au-delà? Hier? Demain? Le tout ou le néant? L’alpha et l’oméga?

Au bout du tunnel, je chute au pied d’une psyché offrant le reflet d’un gosse, un gosse que je crois reconnaître. Sorti de l’école, il ralentit au niveau d’une façade marron, l’enseigne dorée brille dans son regard innocent. Va-t-il entrer? Non, il poursuit son chemin à regret avec cette moue, celle qui marque encore mes traits lorsque je n’obtiens pas ce que je veux. Sauf que j’ai appris depuis, j’ai appris à assouvir mes désirs. Sacrée revanche sur la frustration d’une enfance modeste. Oui je le reconnais ce gamin. Il n’était pas heureux. Le suis-je? Quête sans fin. J’aurais dû lire Spinoza au lieu de conjuguer «L’art d’avoir raison» de Schopenhauer. Le miroir m’explose au visage qui saigne, tailladé. Ca pique, j’ai mal, envie d’hurler, aucun son, peux plus respirer. Vite la porte du paon!

Ah... l’herbe tendre. Les bris de glace volent en étoile filante, suivie d’un arc-en-ciel inversé en sourire qui efface les cicatrices par magie. Baissant la tête, je découvre effaré une barbe de Jumanji cascadant sur mon costume italien lacéré. Les lambeaux de tissu pendent, je mue. Carcan brisé avec douleur, avec bonheur sous les battements d’ailes des toucans, les ruades des chevaux, les applaudissements des gibbons, les bulles des carpes, les feulements des tigres. Dans cet ailleurs enchanteur, chaque être possède son langage propre, en totale harmonie. J’écoute les conciliabules universels. Que n’ai-je connu cette contrée avant? Que de temps perdu. Est-il trop tard? Le paon blanc replie ses atours sans répondre. La porte, la porte n’est plus.

Soudain le ciel s’assombrit, le cauchemar tempête, la brume m’encercle et m’oppresse le thorax, les animaux affolés se mettent à parler Chinois et Russe. Menaçants sous leurs masques de zombies, ils ricanent et se jettent sur moi prêts à me dévorer, je rampe pour leur échapper. Je rampe, au secours, je rampe, vers la porte des WC. Plus de fumée. C’est le noir.

-Monsieur vous m’entendez? Répondez! Enfoncez la porte et appelez le SAMU vite!

Revenu à moi, le paradigme tente de se reformer. Attaché-case, RDV, mission, contrat en or, Maserati. Mais c’est sans compter sur le regard sage du cheval qui sort son chanfrein d’un œil de bœuf, sur les canetons qui s’amusent dans un tiroir entrouvert, sur le ballet sous globe des scarabées, sur ce paresseux qui se balance sous la verrière, sur ces tortues chamarrées. Sans compter sur ma conscience enfin sortie du coma et de mes dents de requin limées.

9 ans plus tard.

-Papa, j’veux voir les animaux!
-Pavo, arrête de tirer sur ma veste, Orazio sera fâché. Tiens le n°46. OK mais avant écoute. Il était une fois un vilain monsieur qui voulait démolir la maison des bêtes...

L’employée du magasin émue me reconnaît. Qui doit plus à l’autre? La rampe m’électrise mais là pas d’infarctus, juste de la joie. Au 1er, impérial, mon paon blanc savoure sa victoire. Je crois capter un clin d’œil. Notre secret. Impression de bien-être. Dehors, le brouillard a envahi la rue du Bac. Une Maserati jaune surgit et disparaît en un éclair de l’autre côté du miroir. Qu’elle y reste, mon bonheur tient dans une main pendue à ma manche.

-Merci p’pa.
-De rien fiston. Allons raconter à maman.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Zouzou · il y a
...pour ce ' no man's land de l'esprit ' , mes voix !
si vous aimez , j'ai mon " Ensuquée " pur le même prix ...

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Jarrié · il y a
Étrange voyage foisonnant de clichés et très bien mené.Mes voix.
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Corelli · il y a
merci bcp
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Niagara · il y a
C'est très original et très surprenant car toute autre chose ! Ton imagination est débordante j'aime beaucoup
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Corelli · il y a
bon réveillon à tous petits et grands!
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Doria Lescure · il y a
Chère Corelli, on est en pleine aventure fantastique, à la lisière entre rêve et réalité et pour cette ambiance étrange tout du long de votre récit, voici mes voix.
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Corelli · il y a
mille mercis, terminez bien 2017 et rdv en 2018 pour de nouvelles aventures écrites et lues :-)
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Corelli · il y a
vote pour immersion égyptienne!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un bien joli conte, une vraie sortie de coma, celui qui empêche de voir la vie.
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Corelli · il y a
tout à fait, l'éternelle différence entre avoir et être.
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Yasmina Sénane · il y a
J'aime le style de votre récit !
Apprécierez-vous "Un scoop" écrit pour ce prix ?

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Corelli · il y a
apprécié et voté! Je ne suis pas bretonne mais j'aime bcp cette région, alors merci.
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