Le pacha

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Un gros homme portant un turban mauve, des babouches dorées, une moustache frisée, un paquet en tissu et un nom qui lui allait à merveille - un vrai bazar ambulant en somme - marchait en seigneur au milieu du marché de Montparnasse. La grande tour se donnait des airs. Les marchands de tissus, de bibelots, de casseroles et d'épices, étaient en train de s'installer, toujours en retard et les premiers à partir. Le poissonnier semait de la glace sur sa précieuse marchandise, le boucher soufflait sur ses poulets entrain de rôtir, les marchands de légumes disposaient leurs armées de couleurs et leur étalage ressemblait à une campagne vue d'avion : des champs jaunes, verts, mauves, rouges...
Le pacha qui s'appelait Zéphyr évitait soigneusement les marres d'eau qui sentaient le poisson, en levant ses babouches avec outrance. Il souriait de même aux clients qu'il reconnaissait. Cette petite vieille fragile comme le verre qui faisait des clins d’œil malicieux à tire-larigot, ce jeune homme qui soupirait en marchant vers la tour, ce pigeon à qui il manquait une aile...
Zéphyr fit d'abord un tour complet des marchands, puis revint se poster devant son étalage de légumes préférés. Un étalage incliné vers le client où les poireaux, les citrons, les poivrons, tout, était particulièrement bien ordonné. Il acheta un poivron rouge, un kilo de pommes de terre, deux poireaux et des échalotes.
Puis, il se retourna avec grâce, fixant Gégé, le boucher, avec détermination. Mais soudain, il lâcha ses sacs, ses bajoues s'affaissèrent, ses yeux s'emplirent de terreur et il se ratatina sur lui-même au point qu'il finit par perdre une bonne dizaine de centimètres : devant lui, faisant son marché, et le regardant étrangement : la Mort.
Sa peur fut telle, que Zéphyr dût perdre la raison, car à cet instant, le pigeon estropié qu'il avait salué tantôt lui picora le pied et lui parla.
"Je suis bien content que tu te sois décidé à m’écouter"
"Mais je, je...", balbutia le pauvre Zéphyr.
"Vois-tu, cela fait des années que personne ne m'a adressé la parole"
"Qui es-tu ?", demanda Zéphyr en surveillant la Mort d'un œil.
Elle s'était arrêtée chez le poissonnier.
"Je suis le Diable", les doigts crochus du pigeon se changèrent, un instant, en serpents de feu.
" Et bien me voilà servi !", chuchota Zéphyr.
"Je peux peut-être t'aider."
Le pacha de Montparnasse, indécis, frotta ses mains pleines de bagues, il comprenait bien que le Diable lui proposait un marché. Il s'apprêtait à être raisonnable, quand la Mort se remit en route dans sa direction, le regardant du coin des orbites. La peur l'étreignit de nouveau, lui broya les entrailles et dans un élan incontrôlé, il demanda, offrant sans un mot son âme au Diable :
"Je veux me retrouver à l'autre bout de la Terre !"

Deux yeux dégoulinants de noir, sertis dans une tête blanche flottaient entre les vagues, sous un croissant de lune à peine visible. Zéphyr faisant tout son possible pour ne pas couler. Il s'était débarrassé de ses babouches, de ses bagues, de son pantalon bouffant, de son turban. Le froid gagnait ses os, sa chair était déjà marbrée comme une queue de lotte. Il nagea dans un dernier effort, enragé de s'être fait ainsi avoir, en direction de ce qu'il crut être une île. Erreur d'échelle, c'était un morceau de bois, non, une barque. Et à l'intérieur, la Mort qui lui tendait la main. Elle avait l’air inquiète. Inquiète qu’il ne fut pas à ce rendez-vous qui l’avait tant étonnée. Comment Diable cet idiot a-t-il réussi à être à l’heure, alors qu’il y a quelques instants à peine, il faisait tranquillement son marché à Paris ?

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