"Le nouveau"

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Putain de réveil de merde, va te faire foutre !... Oh pardon... Espèce de réveil transgénique, va voir ailleurs si j’y suis ! Je sais bien qu’il faut être poli, mais aujourd’hui, je n’ai vraiment, vraiment pas envie de me lever.

Nous sommes le 2 février et je vais faire mon entrée dans un nouveau lycée. Bon, c’est vrai que je devrais être habitué : je déménage toujours en février parce que mon père n’aime pas rester plus d’un an dans le même appartement ou dans la même ville. Mais pourquoi en février ? Mon père dit que comme ça je me fais deux fois plus d’amis en une année scolaire. C’est ce qu’il croit...

Je connais par cœur le déroulement du premier jour. Il faut s’habiller, prendre son petit déjeuner, son sac, puis son bus, et enfin aller voir le proviseur. Quel bonheur. Et pourtant, il y a encore pire. L’arrivée dans la classe, toujours la même :
— Asseyez-vous et un peu de silence. Aujourd’hui vous avez un nouveau camarade. Je vous demande de bien l’accueillir pour qu’il se sente à l’aise dans cette classe. Présente-toi un peu aux autres.
— Je m’appelle Kigu Roumis, et oui mon père a trouvé ça drôle de m’appeler comme ça. J’ai 15 ans et je suis sûrement l’un des plus jeunes ici, mais je n’ai pas sauté de classe. C’est tout ce que vous avez besoin de savoir sur moi. »

Là, je m’assois, les autres me fixent ou se retournent vers moi pour me poser des questions, jusqu’à ce que le prof’ intervienne et demande d’attendre la fin du cours pour faire connaissance avec moi, avec « le nouveau ».

— Alors, tu t’appelles Kigurumi, comme le pyjama japonais ?
J’aurais parié que lui, ou l’un de ses potes, allait me parler de ça. Ce sont la bande d’idiots de la classe avec leurs rires sots.
— Tu écoutes en classe, toi ? Non, ça doit être la première fois. Ça va ? Ta cervelle a supporté la concentration qu’il a dû te falloir pour comprendre trois phrases ?
— Tu m’cherches ? Tu te moques de moi ?
Je crois que je l’ai énervé. Tant pis, il faut bien s’amuser un peu :
— Ouah ! Quelle intelligence. Je retire ce que j’ai dit. T’es pas si con que ça en fait.
— Vas-y ! Continue ! Moi au moins je ne suis pas un pyjama.
Tiens, voilà encore une phrase que je sentais venir à des années lumière. Laissons tomber, ça ne vaut pas la peine de se disputer dès le premier jour. Je vais lui sourire. Soit il va me frapper, soit il va me laisser partir. Les autres me suivent pour me parler : il se retient pour cette fois...

Ça y est, c’est la fin de la journée. J’ai déjà deviné comment le reste de l’année va se dérouler. Le gars et ses potes vont m’embêter avec mon nom pendant deux semaines avant de se lasser si je ne réponds pas à leurs provocations. Ensuite, les filles un peu maquillées, un peu beaucoup, vont me coller...disons une semaine, jusqu’à ce qu’elles réalisent que je ne réagis pas positivement à leurs avances. Le mec un peu geek, tout seul au fond, va sûrement devenir mon « ami ». Et le reste de la classe va me regarder pendant les deux jours qui viennent pour essayer de me cerner, puis il reprendra le cours de sa vie.

Génial... A chaque fois, c’est la même chose. J’arrive dans une nouvelle école, en cours d’année et je deviens « le nouveau ». C’est toujours le même premier jour, les mêmes types de « camarades », les mêmes mots. Rien ne change. Rien ne s’améliore. J’attire les regards et j’attise les curiosités parce que je suis « le nouveau ». C’est tout ce que je suis, je ne peux pas être autre chose. Quelques mois après, je ne représente plus rien. D’ailleurs, dans ce lycée, cela sera pareil : dans quelques mois, on me laissera de côté. Remarque, j’ai de la chance. Certains nouveaux continuent d’être appelés par ce surnom parce qu’on oublie leurs vrais noms. Moi, ça ne pourra jamais m’arriver, Kigu Roumis, on s’en souvient. Quoi qu’il en soit, au début, vous êtes « le nouveau » intéressant, puis vous n’êtes plus rien. À quoi sert « le nouveau » s’il n’est plus nouveau ? Arriver en cours d’année vous enlève le droit d’exister en tant que vous-même, c’est tout ce qu’il y a à savoir.

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