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Le New-yorkais

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Clément Paquis

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Il arrive parfois que des baleines s'échouent sur les plages ou que des bateaux en fassent autant sur des bancs de sables. Le New-yorkais, c'était en Alsace qu'il s'était perdu. J'étais à cheval sur mon vélo, à l'arrêt, en train de maudire cette région aussi sèche que la chatte d'une none, sans lac, sans mer, sans rien où l'on puisse se tremper un peu les jambes, et je l'ai vu arriver, sa valise à roulette sur les talons. J'ai tout de suite su qu'il était étranger. Pas le phénotype français, le mec. Il était du genre à se passer du fil dentaire entre les pré-molaires pendant dix bonnes minutes chaque soir. Du genre à courir vingt kilomètres par semaine pour aller nulle part spécialement. Et encore du genre à s'avaler des portions familiales de frites et de soda à chaque repas, comme si le temps d'une bouffe, la graisse, le cholestérol et les crises cardiaques, c'était du domaine de l'imaginaire.

Il avait l'air tout paniqué, le type. Il parlait à cent à l'heure sans faire l'effort de penser à mon pitoyable niveau d'anglais qui stagnait depuis que j'avais quitté l'école après la seconde. Ils sont comme ça, les américains. Faudrait que tout le monde les comprenne d'emblée, qu'on croit en leur Dieu, qu'on connaisse les règles de leurs sports, qu'on soutienne leurs guerres, et bien évidemment, qu'on parle leur langue. «Is there a motel or something around here ? » qu'il m'avait demandé aussitôt. Pas « hello », pas « hi » pas « sorry to disturb you », rien. Assis sur mon vélo, je me sentais mini-colonisé par ce yankee déjà bien trop familier, comme en terrain conquis.

Il s'était donc échoué sur mes terres à cause d'une grève SNCF dont je ne savais rien. Son métier d'avocat l'amenait en territoire gaulois, une sombre histoire de tribunaux d'arbitrage, et sa destination était Strasbourg, la capitale européenne. L'énergumène semblait totalement prisonnier de son travail (cette chose libératrice pour laquelle les féministes se battent, le droit de porter des chaînes pendant les trois quarts de son existence, au même titre que les hommes, et dont les teutons, il n y a pas si longtemps de ça, on fait comme une sorte d'éloge fièrement arborée à l'entrée de certains de leurs camps ) et se figurait cet événement inattendu comme autant de répercutions catastrophiques sur ses honoraires. Paniqué, il l'était. Mais la panique, ça ne fait pas rouler les trains plus vite, et ça ne met pas les grévistes au boulot non plus. Reste l'hôtel.

Le seul de la ville (du village devrais-je dire) , et c'était vraiment un coup de chance pour lui qu'il existe encore, l'hôtel, parce que je me voyais mal offrir à cet avocat mon canapé d'occasion en guise de lit d'appoint. J'arrive déjà pas à dormir avec une femme, alors avec un américain...

Et voilà que pour la première fois depuis très longtemps, il avait du temps devant lui, l'américain. Quelques heures et une nuit à tuer avant de retourner dans la frénésie de son milieu affairiste. Puisque j'étais le seul français qu'il connaissait au village, il n'avait pas attendu bien longtemps avant de me proposer de dîner avec lui. En qualité de guide, hein ! Pas de blagues ! Alors on s'est retrouvés en terrasse de l'unique restaurant du village, lui même propriété du détenteur de l'hôtel, et on a commandé le plat du jour, un onglet de bœuf à l'échalote avec des frites. Le soir, par chez moi, y a pas de bruit. C'est l'avantage de la campagne. Pas de klaxon, ni de clochard qui chante du Johnny à trois heures du matin complètement torché à la Valstar, pas de bagnoles, pas de manifestations syndicales, rien que le silence, parfois troublé par le bruissement des insectes.

Ça avait l'air de lui plaire, tout ce calme. Ces odeurs de campagne sans hydrocarbures, et puis l'opportunité de penser à autre chose qu'au fric l'espace d'un instant. Peut-être à la raison de sa présence sur Terre, à la quête de l'amour, du bonheur, à Dieu, au bien et au mal. Toutes ces questions qu'on se pose si peu quand on turbine du matin au soir pour garnir son compte en banque et endormir ses névroses.

On a donc dîné tous les deux sans trop se parler. Il était pas difficile, l'américain. Plutôt curieux, gastronomiquement parlant. Il avait un truc avec le pinard. Il voulait en goûter de toutes les sortes. Comme si son départ prochain sonnait la fin de toute possibilité oenologique future. On s'en est mis plein la panse, et pour le bouquet final, alors que nos cognacs respectifs venaient de nous êtres servis et que nous nous apprêtions à les déguster comme des pachas, il a sorti deux cigares de sa mallette. Deux cubains, des barreaux de chaise, qu'on a fumé comme si le monde était à nous.
Vers minuit, je l'ai accompagné jusqu'à sa chambre et on a causé un peu. À la mesure de ce que mon anglais pouvait me permettre. On s'est échangé quelques banalités, ce genre de choses dont on peut parler avec n'importe quel être humain. L'amour, les enfants, la famille, les rêves, les regrets. Quand je l'ai laissé, il avait l'air mélancolique, l'américain. Il avait les yeux qui brillaient, et je suis à peu près sûr que c'était pas la fumée des cigares.

Le lendemain matin, je me suis dis qu'il serait sans doute content de me voir débarquer sur le quai de la gare pour lui serrer une ultime poignée de mains. Mais au moment où son train, celui de six heures cinq, est entré en gare, il n'était pas là pour le prendre. J'ai continué jusqu'à l'hôtel devant lequel une voiture de la gendarmerie, tout gyrophare tournant, semblait m'avoir précédé dans ma visite matinale. L'américain était étendu sur un brancard, emmitouflé dans une sorte de bâche en plastique noir. Et puis un urgentiste est venu tirer la fermeture éclair qui s'est refermée sur son visage sans vie. Aux alentours de cinq heures du matin, il avait déroulé un mètre de câble électrique à l'aide duquel il s'était pendu au plafonnier. Il faut croire que le travail ne rend pas si libre que ça.

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Joëlle Brethes · il y a
Un burnout à ta sauce ! Du coup, les nombreuses notations humoristiques qui sont ta marque de fabrique me remontent à la gorge…
Ceci dit, pourquoi ce texte n'est-il pas en compète ? Ne me dis pas qu'il a été refusé !
Bonne journée, bises et, à l'occasion passe chez moi où tu fais rare ;-)

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Maremma · il y a
J'adore votre histoire, qui m'a tenue en haleine!
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Eliza · il y a
Oups ! Vraiment prenant. La chute laisse tout chose...
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Cruzamor · il y a
Troublant ! étonnant ! captivant ! si bien écrit, décrit, on est confiant, on n'est pas du tout inquiet ... au pire ils s'échangeront les adresses et et et ...
RIEN ! méchant va !... mais ainsi va la vie qui sait nous choquer, nous décevoir, nous dominer même si c'est avec la mort son autre moitié... j'ai voté !

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Atoutva · il y a
Quelle chute ! Inattendu ! Mais une excellente histoire.
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Jenny Guillaume · il y a
Histoire très sympa avec deux personnages très réussis :)
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Akénoby · il y a
Un texte cynique plaisant à lire. Jai adoré « il narrive déjà pas à dormir avec une femme...alors un américain.. » je vote bien sur pour ce trés bon texte malgré une chute prévisible et moins mordante à mon goût.
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Saint Eusèbes Poulpix · il y a
Mordant, cynique... que du bonheur. Et puis, le portrait du ricain est aux petits oignons. Reste la chute que j'ai vu venir avec ces yeux qui brillent... mais je l'ai tout de même dégustée sans modération. A voté.
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Brennou · il y a
New-York-in-Alsace ! Spectaculaire !
Nota : avec 1 m de fil, il fallait qu'il ait les idées vraiment courtes pour se pendre ! ! !

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Clément Paquis · il y a
c’est largement suffisant pour une pendaison, certains taulards se pendent avec des lacets de chaussures, je me suis renseigné :)
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Granydu57 · il y a
Superbe !!! De paragraphes en paragraphes il y à de quoi disserter, surtout celui sur le travail, une perle.
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