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Le mystère du bureau 127

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À cette époque lointaine où les ordinateurs n’avaient pas encore pénétré les bureaux, où les documents n’existaient que sous forme « papier », le sous-sol de notre bâtiment était occupé par une vaste salle pompeusement baptisée « archives ». Des rangées d’étagères métalliques supportaient des boîtes à archives dûment étiquetées mais aussi de grands cartons dans lesquels gisaient en vrac toutes sortes de documents : des textes administratifs, la plupart périmés de longue date, de vieilles plaquettes de présentation des services sur papier glacé, des ouvrages de référence auxquels personne ne faisait plus référence depuis longtemps.

Notre collègue Jacques, de temps à autres, était chargé de descendre aux archives pour ajouter de nouvelles piles de documents à celles existantes, et, plus rarement, pour aller à la recherche de quelque circulaire, arrêté ou note de service dont nous avions besoin. Ce jour-là, lorsqu’il remonta des archives, il se précipita dans le premier bureau du couloir, la mine réjouie. Des rires fusèrent. Il passa dans le deuxième bureau, puis dans le troisième, et bientôt, tout le couloir fut informé de sa trouvaille : il avait découvert, coincé dans une pile de circulaires moyenâgeuses, un livre... un livre... un livre dont il osait à peine nous révéler la teneur. Se faisant un peu prier, pour la forme, entre deux hoquets de rire, il osa le mot : il s’agissait ni plus ni moins d’un livre porno !

Dans la demi-heure qui suivit, tout le service, évidemment, défila au sous-sol. Chacun voulut feuilleter le livre : fort bien documenté, agrémenté de nombreuses photos en couleur, il décrivait par le menu les activités amoureuses d’un jeune homme musclé et bronzé entouré d’une nuée de donzelles aux attraits indéniables, accédant à tous ses désirs les plus inavouables. Commentaires salaces, jeux de mots douteux, rires graveleux : une ambiance débridée ne tarda pas à régner entre les rangées d’étagères, l’exiguïté des lieux favorisant au passage quelques contacts rapprochés plutôt inhabituels sur un lieu de travail.

Lorsque je remontai dans notre couloir, il était désert. L’ambiance, en bas, était telle qu’on entendait d’ici, au deuxième étage, des éclats de voix et de grands rires gras. Mais en m’avançant pour regagner mon bureau, ce furent d’autres bruits qui attirèrent mon attention. Un courant d’air venait de faire entrouvrir la porte du bureau 127, d’où provenaient des soupirs et des petits cris. Poussée par la curiosité, je jetai discrètement un coup d’œil à l’intérieur. Et je découvris que Mademoiselle Pastenague, une dame d’une cinquantaine d’années très collet monté, toujours vêtue de chemisiers blancs boutonnés jusqu’au cou et de jupes droites et strictes, était en train de se faire lutiner par son voisin de bureau, un collègue du même âge que j’avais toujours vu en costume sombre et cravate et que l’on surnommait le Colonel, eu égard à son côté rigide, sérieux et autoritaire. « Viens, lui disait-il, ils sont tous en bas, on a juste le temps ! » « Non, pas ici, pas maintenant, pas... ».

Joignant le geste à la parole, le Colonel avait desserré sa cravate, déboutonné sa chemise, et s’acharnait sur le boutonnage serré du corsage de la dame. Alors qu’ils s’embrassaient à pleine bouche, s’appuyant sur une chaise de bureau à roulettes, ils perdirent l’équilibre, tombèrent derrière le bureau et s’enlacèrent par terre, près d’une armoire métallique grise d’avant-guerre. Leur étreinte fut si intense qu’ils se mirent à pousser de grands cris, oubliant probablement le lieu où ils se trouvaient. Je reculai alors sans bruit et refermai soigneusement la porte. Ils avaient bien droit à un peu d’intimité !

Quelques minutes plus tard, les collègues remontèrent des archives, l’œil égrillard, riant aux éclats, tandis que la porte du bureau 127 s’ouvrit. Le Colonel en sortit, l’air très digne, resserrant son nœud de cravate. Et la porte se referma sur ses secrets...

Mais le plus étonnant restait à venir. Le lundi suivant, Mademoiselle Pastenague et le Colonel arrivèrent ensemble, main dans la main. Mademoiselle Pastenague, maquillée, souriante, tête haute, arborait des vêtements de couleurs vives, et nul ne pouvait ignorer le changement qui s’était opéré en elle. Quant au Colonel, un peu échevelé, il avait troqué sa cravate contre une écharpe rouge, et son éternel costume gris foncé pour un blouson de cuir et un jeans. Même son visage semblait plus détendu que d’habitude.

Or, Jacques nous affirma que depuis des mois, le concierge, lorsqu’il déverrouillait les portes du bâtiment le matin, percevait parfois des bruits suspects venant du sous-sol. Un jour, juste avant sa tournée matinale, il s’était risqué dans la salle des archives, armé d’un gourdin – au cas où – et avait aperçu un homme et une femme enlacés sur un matelas posé à même le sol, tout au fond de la salle. Il avait cru être victime d’une hallucination et s’était retiré sur la pointe des pieds, incriminant le petit verre de gnôle qu’il s’était octroyé pour se donner du courage.

La nouvelle, comme il se doit, fit le tour du service. Tout le monde fut persuadé qu’il s’agissait de Mademoiselle Pastenague et du Colonel. Quelques mauvaises langues suggérèrent que le livre peu recommandable découvert au sous-sol avait sûrement inspiré les ébats improbables de nos deux collègues. Mais ces ragots trouvèrent finalement peu d’écho, et personne ne se moqua vraiment. Je pense même, pour ma part, que certains enviaient les tourtereaux qui s’étaient offert des nuits et des aubes d’amour sans que personne ne les eût soupçonnés. Et surtout, la véritable transfiguration des deux amoureux avait de quoi attendrir les esprits les plus coriaces. Une journée pas comme les autres leur avait permis de franchir le pas et de sortir de la clandestinité. Peu après, le jour de la Saint-Valentin, une main anonyme eut même la délicatesse de placer un énorme bouquet de roses rouges à l’entrée du couloir, avec l’inscription : « à l’aube des sens et de l’amour... ».

PRIX

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Jfjs · il y a
et un petit coup de pouce (et d'humour) pour décoincer et c'était parti pour une belle histoire.
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Yoann Bruyères · il y a
Excellente ambiance, cette idée de faire "oser" les deux personnages est réjouissante à souhait :)
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Patlong · il y a
Bien rigolé
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Jusyfa · il y a
Un très bon moment pour les zygomatiques ! merci ! +5*****
Vous avez eu la gentillesse de lire " Notre dernier matin " et je vous en remercie encore. Si votre temps vous le permet, j'aimerais votre avis sur " Sous le drap", mon dernier poème en lice. D'avance merci.

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Francine Lambert · il y a
Un récit plein de surprises et d'humour qui m'a beaucoup amusée ! À bientôt Françoise !
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Françoise Mornas · il y a
merci de votre vote, Francine, et je suis ravie que ce récit vous ait fait passer un petit moment amusant !
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Michelle Musiques · il y a
Une histoire bien rigolotte !
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Françoise Mornas · il y a
Merci ! Le plus incroyable est qu'une partie de l'histoire est véridique...
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Christine Śmiejkowski · il y a
Récit agréable à lire et comme de quoi, il suffit parfois d'un petit truc pour décoincer certaines personnes
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Alixone · il y a
Trop cool, vraiment j'aime beaucoup votre style.
Si vous aimez la poésie, j'ai un texte "Amours Passagères" dans un autre genre....

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Françoise Mornas · il y a
Merci beaucoup Alixone.
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Topscher Nelly · il y a
J'ai bien ri à vous lire. Mes voix.
Mon texte si vous le souhaitez:http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/je-te-promets-6

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Françoise Mornas · il y a
Merci ! Et je suis allée lire votre texte avec plaisir.
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Demens · il y a
Alors comme ça, il a fallu un livre porno pour décoincer le colonel et la vieille fille... Je me suis bien marré, bravo. Mon soutien.
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Françoise Mornas · il y a
L'histoire ne le dit pas, justement, et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions...
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