3
min

Le mystère de la mort

Image de Demens

Demens

1515 lectures

299

Qualifié

Rien ne se passa comme prévu. Il ne revit pas sa vie en accéléré au cours des dernières secondes, ne traversa aucun tunnel, et ne vit pas la fameuse lumière. Les expériences de mort imminente ? Foutaises ! Il en est le témoin mort, si je puis dire. Si je peux en témoigner, c’est que mon pote Jackson réussit – et c’est sans précédent à ma connaissance –, à me transmettre un enregistrement audio avec la complicité d’un ami redevable décédé dix ans plus tôt. L’authenticité de ce document ne souffre d’aucun doute. La bande était de mauvaise qualité, néanmoins, je pus en extraire l’essentiel et mon objectivité fit le reste. Ce que vous allez lire ci-dessous est unique. Après des millénaires au long desquels l’Homme échafauda des hypothèses plus ou moins farfelues, je suis aujourd’hui en mesure de vous dévoiler le mystère de la mort.

« Mon cher Lenny, si tu reçois cet enregistrement, c’est que cette vieille canaille de Walden a fait le nécessaire. Il me devait bien ça cette enflure ! Je suis mort depuis hier, tu le sais. Je suis lucide, avec ce que je me jetais derrière la cravate, je considère que j’ai déjà fait pas mal de rab. Mais peu importe, il faut que je te raconte ces dernières vingt-quatre heures. Tu l’as compris, on faisait fausse route avec nos théories scientifiques sur ce sujet. Eh oui Lenny, j’en suis le premier interloqué, il y a une vie après la mort. Mais attention, pas de paradis ni d’enfer. Les curetons blafards et autres barbus et tondus se fourrent le doigt dans l’œil. Tu peux dire aux grenouilles de bénitier qu’elles peuvent se détendre avec leur crucifix sans aucune conséquence sur leur qualité de vie dans l’au-delà.

Au moment fatidique où j’ai entendu l’électroencéphalogramme émettre un son continu attestant que mon cœur avait rendu l’âme, j’ai vu arriver deux lascars qui m’ont attrapé chacun par un pied. À ma grande surprise, nous avons tous trois traversé à la verticale les cinq étages de l’hôpital avant de sortir par le toit, au niveau de la zone d’atterrissage de l’hélicoptère de secours. J’ai entendu, ou cru entendre, mes deux chauffeurs s’engueuler au sujet de la voie temporelle à prendre afin d’éviter les encombrements habituels de macchabées sur cet axe très fréquenté. Et c’est vrai qu’il y avait un monde fou. J’ai pensé un instant à l’embouteillage de la voie romaine n°VII dans Le Tour de Gaule d’Astérix. La même ambiance, tout le monde s’invectivait. Hormis les défunts, cela va de soi. Je n’étais pas mécontent d’arriver, voyager dans les couloirs du temps n’est pas une sinécure. Je n’ai encore pas très bien compris où nous étions. Il semblerait que ma nouvelle vie se fasse dans trois autres dimensions spatiales parallèles à celles que je viens de quitter, mais en décalage temporel. Ce qui interdit pratiquement toute communication entre ces deux mondes. Je dis pratiquement, car il y a quelques failles que certains filous comme Walden utilisent au besoin.

Mes deux chauffeurs me déposent dans ce qui ressemble à un vestiaire sportif – l’enfer ? –, et repartent aussitôt chercher un autre colis, comme ils disent. Je ne reste pas longtemps seul dans la cabine, une dame d’un certain âge ouvre la porte et me demande d’accrocher mon enveloppe charnelle au porte-manteau et d’attendre qu’on vienne me chercher. Je m’exécute avec quelques difficultés, par manque d’habitude, et j’attends comme une âme en peine en regardant du coin de l’œil ce corps pas très ragoûtant. Un sinistre type m’invite à le suivre au centre de réincarnation. Il emporte avec lui ma dépouille et la dépose en passant à l’atelier de reconditionnement. Le sinistre ne répond pas à mes questions, il m’informe tout au plus en marchant à vive allure. Je suis inquiet, on le serait à moins. Le centre de réincarnation ressemble à une immense boucherie. Des milliers de corps pendent accrochés à un rail mécanique qui avance lentement dans un vacarme de train de marchandises. Il me pousse sèchement dans un box en me suggérant de choisir au plus vite ma nouvelle enveloppe corporelle, car il n’y en aura pas pour tout le monde, me dit-il. Je m’exécute, le vague à l’âme. Mon choix se porte sur un jeune homme bronzé et musclé qui dissone au milieu de corps des deux sexes de tout âge plus ou moins difformes. Le sinistre me l’apporte et m’aide à entrer mon âme dans ce beau gosse. L’opération dure une quinzaine de minutes, je suis exténué. Je lève les bras, j’ouvre les yeux, les oreilles, je dis quelques mots, ça fonctionne. Je me lève pour faire quelques pas, et je m’étale de tout mon long sous les sarcasmes des employés du centre. Je comprends pourquoi ce beau corps n’a pas été choisi, il lui manque une jambe ! Je demande à voir le chef. Il confirme mes craintes, l’échange de corps est interdit, il va falloir faire avec mon brave, me dit-il.

C’est en sortant du centre clopin-clopant que j’ai rencontré cette fripouille de Walden. Il m’a briffé sur ce nouveau monde qui ressemble étrangement au tien. Et il paraît qu’il y en a une multitude, la mort serait en réalité le passage d’un univers à un autre. Allez, je te laisse Lenny, j’ai un monde à découvrir et ça va pas être simple sur une guibole... »

Voilà toute l’histoire de mon pote Jackson. J’ai longuement hésité avant d’en parler, mais je ne peux pas garder ça pour moi. Je ne vous demande qu’une chose, apportez la plus grande attention à votre corps, il ne vous appartient pas. Vous êtes priés de le laisser en sortant dans l’état où vous l'avez trouvé en entrant.

PRIX

Image de Hiver 2018
299

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Serge Debono
Serge Debono · il y a
Un point de vu originale et bien développé avec un style très agréable. De plus, la conclusion est splendide ! Adepte des théories sur l'au-delà, je ne peux qu'apprécier. Un grand bravo ! Et merci pour le tuyau, il faut être paré à toute éventualité ;-)
·
Image de Demens
Demens · il y a
Merci beaucoup Serge pour ce commentaire qui me fait grand plaisir. A bientôt.
·
Image de Berndtdasbrot
Berndtdasbrot · il y a
Excellent ! Et convaincant, je crois plus en ta version qu'a tout ce que j'ai pu entendre en 50 piges ! Des trouvailles à la pelle, dans ce texte mené tambour battant. On reconnait certains décors de nos quotidiens ( la cabine pour la visite médicale ?). Pour finir cette histoire de corps unijambiste pour un macabé qui se voyait déjà refaire sa vie dans une enveloppe parfaite pour tomber les filles ! A l'instant, je me demande pourquoi je n’étais jamais venu te lire sur un autre site ? Pas la bobine de Sid Vicious qui me faisait peur quand même ?
Bon, je vais prendre un abonnement par ici, moi
Jean-Luc

·
Image de Demens
Demens · il y a
Ah oui d'accord, c'est le Jean-Luc de dpp... Alors comme ça, t'as reconnu l'idole de ma jeunesse... Ton commentaire me fait bien plaisir, j'apprécie beaucoup tes écrits également. Au plaisir.
·
Image de Bettie
Bettie · il y a
Bon et bien j'arrive un peu tard à ce que je vois... mais il n'est jamais trop tard pour aimer ! Et j'aime beaucoup d'ailleurs car le ton est vraiment top, beaucoup d'humour ! Bravo pour ce texte !
(Si le cœur vous en dit, j'aimerais beaucoup avoir votre avis sur mon étrange bibliothécaire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-bibliothecaire )

·
Image de Demens
Demens · il y a
Très sympa chère Bettie. Il n'est jamais trop tard, merci beaucoup. J'ai lu et apprécié votre surprenant bibliothécaire... Au plaisir.
·
Image de Elisabeth LOUSSAUT
Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Mon soutien et mes votes ! Bravo
·
Image de Demens
Demens · il y a
Merci pour votre soutien. Au plaisir.
·
Image de Caprifoliacée
Caprifoliacée · il y a
bien racontée cette histoire et en plus je la crois :)
·
Image de Demens
Demens · il y a
Et vous avez raison d'y croire... Merci infiniment.
·
Image de Dominique Tesson
Dominique Tesson · il y a
bon texte Bonsoir Je vous invite à soutenir "Correspondances" http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/correspondances-8 qui est en finale. Bonne lecture.
·
Image de Demens
Demens · il y a
Merci Noroît, c'est fait...
·
Image de Dominique Tesson
Dominique Tesson · il y a
merci
·
Image de Arlette Hélène Godefroy
Arlette Hélène Godefroy · il y a
Sympa cette histoire :)
·
Image de Demens
Demens · il y a
Merci beaucoup Arlette.
·
Image de Proton40
Proton40 · il y a
Un grand bravo pour ce voyage post mortem hilarant !! L'avantage pour ceux qui semblent ne pas avoir eu de pot ici bas est d'en enfiler une autre..
·
Image de Demens
Demens · il y a
Exactement, la roue tourne... Merci beaucoup pour ce commentaire Proton40, et pour votre soutien.
·
Image de Mama Durodie de Charrin
Mama Durodie de Charrin · il y a
Trop drôle! Le délire des corps à laisser au suivant comme une vielle jaquette de cérémonie qu on loue au carnaval ! Très marrant, en même temps que terrible sur un sujet métaphysique d envergure. ..
Toutes mes voix!
Je vous emmène bien vivant avec votre guibole musclée faire un tour de métro quand vous êtes prêt! :)

·
Image de Demens
Demens · il y a
On se rassure comme on peut... Merci pour votre soutien. Je suis allé faire un tour dans votre métro, et je me suis bien amusé... Au plaisir.
·
Image de Eric Aspard
Eric Aspard · il y a
Un vestiaire sportif, je n'ai jamais connu. et il est trop tard pour m'y mettre. Par contre les carcasses de bœufs accrochées dans un entrepôt frigorifique je connais. Où vais-je ?
·
Image de Demens
Demens · il y a
Alors vous ne serez pas trop surpris... Merci beaucoup Eric (quel joli prénom...).
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Valentin a cinquante ans. Célibataire convaincu, il organisait annuellement une petite fête le 14 février, à laquelle il conviait des amis des deux sexes exclusivement opposés à l’idée de ...

Du même thème