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Le mystère de la Blanche Nef

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David Rudloff

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Un jour, j’ai visité un petit village de Normandie nommé Barfleur.
Un tout petit village de pécheurs, où l’on peut déguster de délicieuses moules et huîtres locales.

Je marchais le long du port et le temps devenait mauvais. Des nuages sombres emplissaient le ciel et la mer gonflait d’une grosse houle. Des éclairs annonçaient la pluie qui est venue très vite, très fort.
J’ai essayé de rentrer au plus vite à la voiture mais en quelques minutes j’étais trempé. Je me suis réfugié dans une petite librairie qui donnait sur le port.

Le libraire m’a accueilli avec chaleur en riant de me voir ainsi.
- Vous n’avez pas encore investi dans un ciré ? Grave erreur ! »

Et il a ri bruyamment de sa face ronde et rose.
- Le gros temps et la pluie sont partis pour un moment. Venez, je vais vous donner un pull chaud. »

Il m’a conduit dans l’arrière-boutique, où était entassés quantités d’objets, de bibelots, de tableaux. Une image représentait un bateau en train de sombrer. En dessous était suspendu un médaillon serti d’une pierre verte. Le tonnerre grondait et des éclairs tombaient maintenant sur le village.
La lumière des ampoules vacillait. A un moment, il y a eu un grand crac, la lumière s’est éteinte quelques secondes, suffisamment pour voir que la pierre émettait une lueur verte qui pulsait fortement.

Le libraire a pris le médaillon dans ses mains, gêné mais aussi excité.
- Elle ne s’allume que les jours de tempête, pas devant tout le monde.

Il m’a tendu un pull marin sorti d’une armoire et il m’a demandé:
- Voulez-vous entendre son histoire ?

Je me suis très vite retrouvé assis, me réchauffant à côté d’un poêle, une tasse de thé dans les mains. Le libraire s’est assis dans un petit fauteuil et a commencé à me raconter, en tirant sur sa pipe:
- J’ai trouvé ce médaillon dans une brocante de Barfleur. On m’avait dit qu’elle avait appartenu à un certain Bérold qui avait vécu ici et qui a eu un destin particulier. Il a été le seul survivant du naufrage de la Blanche Nef. Je n’y ai pas trop cru mais j’ai trouvé la pierre belle et je l’ai achetée.

Il m’a montré le tableau qui décrivait la noyade tragique.
- Vous ne connaissez pas l’histoire de la Blanche Nef ?

Devant mon air penaud, il a continué :
- Cela s’est passé le 25 novembre 1120. Le prince héritier du roi d’Angleterre Henri Ier était dans ce bateau, avec toute une partie de la cour. Il s’appelait Guillaume Adelin. Le roi était parti avec un autre bateau vers l’Angleterre et son fils le suivait avec la Blanche Nef. Mais l’équipage, qui avait abusé du vin offert par les nobles qui festoyaient, a voulu prendre un raccourci et le bateau s’est fracassé sur des écueils. Il a très vite sombré. Lorsque le roi a appris la terrible nouvelle, il en a perdu le sourire jusqu’à la fin de sa vie. L’histoire de France et d’Angleterre a failli basculer ce jour-là.

Le libraire a éteint la lumière de la pièce, seulement éclairée par la mystérieuse pierre. Il a tiré un petit guéridon au centre de la pièce, y a entassé quelques livres puis il a placé dessus le médaillon lumineux.
- Ce que je vais vous montrer, je l’ai découvert par hasard, comme cela, en rangeant mes livres et en éteignant la lumière. J’ai remarqué que la pierre devient particulièrement lumineuse les jours de tempête.

Soudain, j’ai vu au plafond des formes s’animer. La pierre projetait des ombres. Mes yeux s’habituant à l’obscurité, je commençais à voir plus distinctement des images se former et s’animer. C’était assez confus au début, très sombre. Et puis il y a eu une forme ronde lumineuse qui flottait. J’ai reconnu la Lune. La même que sur le tableau.

Les images se faisaient plus précises. Une grande masse sombre avec des éclats lumineux balançait. C’était le navire en train de sombrer. On voyait des personnes affolées. Certaines tombaient à l’eau. D’autres s’accrochaient désespérément à des parties du bateau. C’est comme si l’on voyait la scène depuis une caméra portée par un plongeur. L’image s’est stabilisée. Un homme était accroché à ce qui ressemblait à la grande vergue.
- C’est Bérold !

Le point de vue a changé, comme si la caméra changeait de caméraman et était désormais portée par cet homme. Et là une forme féminine, avec des reflets d’argents faisait face. Ces yeux étaient en amande, d’un noir profond et ses cheveux luisaient à la lumière de la Lune. Elle a plongé dans l’eau et s’est dirigé vers une embarcation.
- On raconte, a dit le librairie, que le prince Guillaume avait été mis sur une barque pour l’éloigner du danger mais qu’en entendant les cris de sa famille, il est revenu vers le bateau et que la barque a été prise d’assaut par tous les naufragés. Elle a chaviré et coulé.

On voyait effectivement cet homme à la longue chevelure de chevalier ramer vers le bateau. Et puis on l’a vu tomber dans l’eau, alourdi par ses habits. Et la forme ondine a plongé vers lui, l’a sorti de l’eau un peu plus loin, une lueur verte autour de son cou.

J’étais sans voix. Je me suis demandé un moment si ce n’était pas un canular.
- Et maintenant, regardez.

Le libraire a tourné le cadran autour de la pierre d’un quart de tour. L’image a changé.
On voyait une grotte aux parois luminescentes.
Les silhouettes féminines passaient et regardait le porteur du médaillon.
On lui a enlevé et on pouvait voir le prince, les habits déchirés, assis dans un fauteuil de nacre.
Les ondines prenaient soin de lui. Elles lui faisaient boire un breuvage revigorant. Elles lui apportaient des habits neufs, argentés. Elles le coiffaient et lui tressaient les cheveux. Il les laissait faire, épuisé. On lui a remis le médaillon autour du cou.

Sans prévenir, le librairie a pris le médaillon dans ses mains et a passé la chaînette autour de mon cou. Alors instantanément, ma vue s’est brouillée. Mes yeux sont devenus les yeux du prince et j’ai pu entendre tous les sons de cet endroit mystérieux.
J’étais le prince.

- Bonjour, bel humain. Ton courage t’a sauvé.
- Où suis-je ? Mon père, il faut prévenir mon père.
- Malheureusement, ce n’est pas possible. Tu ne peux pas revenir dans ton monde.
- Je suis le prince héritier du royaume d’Angleterre, et bientôt roi de France par la grâce de Dieu, alors vous êtes mes sujets et je vous ordonne de me conduire jusqu’à mon père.
- Nous le ferions si nous le pouvions mais nos deux mondes doivent restés séparés. Le vôtre n’est que guerre et fracas. Tu mettrais le nôtre en danger.

Les yeux de l’ondine se sont faits encore plus sombres, inquiétants, presque menaçants.
- Nous te voulons comme roi.

Des ondines se sont mises à jouer sur des harpes de corail une douce mélodie et à chanter d’une voix pure.
Le prince s’est levé. A son côté, il a trouvé une épée en dent de narval.
Il s’est approché des ondines qui chantaient. Elles avaient la moitié du corps dans l’eau d’un bassin luminescent. Sous leur charme, il est entré dans le bassin.

Des algues se sont accrochées à ses jambes, les ont enveloppées avec vigueur.
Et dans un tourbillon de chants, dans l’eau bouillonnante, sous le regard intense des ondines, il a senti ses cuisses se coller et fusionner.
Il a plongé dans l’eau et d’un coup de rein, il a pris une impulsion.
Il est descendu dans un chenal, entouré des ondines qui virevoltaient autour de lui.
La sensation était vertigineuse.
Il est sorti de l’eau à toute vitesse, faisant un bond dans les airs, entouré de ses nymphes. La Lune faisait scintiller les flots et les gerbes d’écume qu’ils soulevaient.
Suspendu dans les airs, à la frontière des deux mondes, je voulais rester ainsi sans fin.

D’un coup sec, le libraire m’a ôté le médaillon.
Je me suis retrouvé sur mon siège, me sentant lourd et pataud.
Il m’a dit :
- Voilà le destin de ce prince aujourd’hui oublié, que l’on a cru noyé. Il aurait pu être roi d’Angleterre. Peut-être règne-t-il encore dans ces eaux, auprès des ondines.
J’ai tendu ma main vers cet incroyable objet magique. Mais le libraire l’a rangé d’un geste brusque dans sa poche, un voile sombre est passé devant ses yeux.

Dehors, un vent frais chassait les nuages et me poussait jusqu’à ma voiture.

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour David.
Excellente histoire très bien racontée.
Bravo.

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Christine Fariat · il y a
Embarquement assuré pour une plongée dans les mystères de l'histoire, le vertige de l'anamorphose, le vacillement des identités, des repères et un glissement dans des univers familiers à Borges, Balzac et Poe. Merci au passeur de frontières. L'eau était glaciale mais cette sensation sublime de voler dans les profondeurs .....
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Ava Mouzon · il y a
Oh, superbe histoire! Le style est fantastique, les descriptions sont vivantes et l'ambiance... sombre, mystérieuse, captivante... J'ai adoré ce texte et votre façon d'utiliser le thème pour raconter une histoire unique. Bravo! Toutes mes voix. 😊
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David Rudloff · il y a
Merci beaucoup. Et la référence historique est véridique
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Ava Mouzon · il y a
Oui, je connaissais la référence mais j'avais un doute. Merci de le confirmer. 😊
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Emilie Issa · il y a
J'ai aimé cette façon originale de traiter le sujet et l'ambiance mystérieuse de la librairie.
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Emsie · il y a
Jolie déclinaison du thème ! Ce texte mérite davantage de lecteurs… Toutes mes voix, David *****
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David Rudloff · il y a
Merci beaucoup. Je ne lis pas assez les autres textes ni ne les commente assez.
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Emsie · il y a
C'est normal, il y en a beaucoup trop !
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Atoutva · il y a
Une atmosphère fantastique grâce à la tempête. Une pierre miraculeuse. Une belle légende ! Je vote !
une invitation à voir ma page, si vous voulez.

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Beline · il y a
Superbe histoire. J'adore l'ambiance que vous avez su créer, avec la tempête, la lumière qui faiblit, le mystérieux médaillon... C'est très réussi bravo !
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Elena Hristova · il y a
j'apprécie beaucoup l'esprit magique qui règne dans les locaux, en plus votre dispositif magique à point de vue changeant a l'air assez plaisant à manier, puis lorsque les ondines s'en mêlent cela devient encore plus intéressant
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Aurélien Azam · il y a
Se lit avec plaisir :)
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De margotin · il y a
Une adorable lecture matinale. Vous avez toutes mes voix. Bonne chance!
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