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Swann

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Il fait chaud sur les marches de la cathédrale, les rares zones d'ombre ont été prises d'assaut et les quelques malheureux qui n'ont pas été assez rapides sont condamnés à une cuisson lente sous un soleil de plomb. Les joues sont rouges, les fronts moites et le bruissement des éventails en papier fend péniblement l'air lourd. Les corps sont mous, silencieux et avachis, la chaleur grignote peu à peu leur énergie vitale. Des bouteilles d'eau passent de temps en temps d'une main assoiffée à une autre mais le liquide est tiède et ne désaltère personne. Le temps est mort, abattu par ce soleil implacable, et a cessé de s'écouler. Le prochain cours, dans une de ces salles trop petites où ne circule pas un brin d'air, est sensé avoir lieu dans trente-cinq minutes mais plus personne n'y croit, pour tous il a cessé d'exister tout simplement. Tout est figé. Et puis... c'est d'abord un bruit tellement léger qu'on le prend pour une hallucination auditive, la chaleur arrive même à déformer la structure de l'air, c'est quand même fou. Mais le bruit commence à s'ordonner, on y devine des notes, une mélodie. C'est une chanson. Les cous se tournent, lentement, péniblement, à la recherche du musicien. Il est assis sur une des dernières marches, près de la vieille porte en bois. Il porte un bandana rouge trempé de sueur autour du front, ses boucles brunes sont humides de transpiration. Il les ignore tous, ne leur accorde que l'aumône du regard du Che sur son t-shirt élimé. Il joue un air que personne ne connaît, pas de Nirvana ou de Radiohead, ce que jouent généralement les gratteux pour attirer les filles. Il joue et c'est beau, les notes semblent fondre dans la chaleur, se diluer, s'adoucir, se charger d'une tristesse langoureuse. La mélodie est dure à saisir, personne n'est sûr qu'il y en ait vraiment une. Parfois le tempo s'accélère, plein de rage, de colère et de vigueur, il donne envie de courir, de hurler, de frapper (enfin pas maintenant bien sûr, il fait trop chaud) et parfois il se charge d'une mélancolie telle que le cœur se déchire, la gorge se serre et les larmes montent aux yeux (ou elles le feraient, si elles n'étaient pas déjà toutes transpirées). Il joue et personne ne veut que ça s'arrête. Tous le regardent, chassent la sueur brûlante de leurs yeux en clignant des paupières, se protègent de la réverbération avec leur main en visière. Il ne chante pas, se contente de jouer, mais parfois les paroles se devinent, des paroles d'amour et de séparation, de joie et de larmes, de douleur, d'apaisement, de vie et de mort. Des mots parfois viennent spontanément aux lèvres de certains. Mais soudain les cloches de la cathédrale se mettent à sonner, il est seize heures. Quelques secondes après c'est le carillon aigre du lycée et des centaines d'élèves sont lâchés dans la rue, ça crie, ça hurle, ça s'insulte. La musique ne peut pas lutter, elle disparaît progressivement et il finit par ranger la guitare dans un vieil étui. Tous se mettent à cligner des yeux, un peu hébétés, comme s'ils venaient de se réveiller. On s'étire, on baille, on se lève. Certains se remettent même à parler, à râler contre le temps, les profs, la vie en générale. Il faut se mettre debout, ramasser son sac, le hisser laborieusement sur ses épaules et se diriger d'un pas lourd vers la porte du lycée. Alleluia mes frères, le temps a ressuscité et un nouveau cours va bientôt commencer !
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