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Qualifié

Un beau matin, alors qu’il folâtrait comme à son habitude à l’écart du troupeau de zèbres, Albert fit la rencontre d’un mouton. Que peut bien faire un mouton dans le bush, se demanda Albert. Il le salua poliment et se présenta. Le mouton le regarda d’abord fixement comme s’il voyait un zèbre pour la première fois. Pris d’une soudaine inquiétude, Albert scruta ses pattes de devant et poussa un soupir de soulagement. Il avait toujours ses zébrures. Il lui demanda son nom. Le mouton lui répondit dans un bêlement rauque qu’il s’appelait « le mouton » comme ses congénères. Bizarre se dit en lui-même Albert. Ça ne doit pas être très pratique pour se retrouver quand on est dans un troupeau de moutons.

Le mouton s’approcha et lui dit très doucement :
— S’il vous plaît… dessine-moi un Petit Prince.
C’était bien la première fois qu’Albert entendait parler d’un Petit Prince. Petit, il connaissait vu sa taille mais Prince ? Il lui proposa à la place de lui dessiner un bushman. Mais ça n’intéressait pas le mouton. Il répéta doucement :
— S’il vous plaît… dessine-moi un Petit Prince. Albert était bien ennuyé.

Et c’est là, encore une fois, que surgit comme par magie le bushman. Toujours aussi ridé, vêtu d’un simple pagne et sa besace informe à l’épaule. Il semblait avoir encore rapetissé depuis la dernière fois. Lui saurait peut-être ce que peut bien être un prince se dit Albert. Le bushman, claquant sa langue sur ses dents jaunies commença comme toujours par un proverbe. « L’artiste est un mouton qui se sépare du troupeau. » Tiens, se dit Albert, mon mouton aurait-il une certaine inclination pour la zébritude ? Intéressant ça. Piste à creuser. Mais revenons à nos moutons, se dit-il in petto car le zèbre a beaucoup d’humour. Il demanda au bushman s’il savait ce qu’était un prince. Bien évidemment, celui-ci récita d’abord un nouveau proverbe qui lui parut bien obscur. « Quand le prince peut ce qu'il veut, il y a grand risque qu'il veuille ce qu'il ne doit pas vouloir ».

Le petit homme commença à expliquer à Albert ce qu’était un prince. Le mouton opinait du chef comme s’il le savait déjà, ce qui ne manqua pas de le surprendre. Il lui dit d’abord que Kruger Park était situé dans le nord-est du pays et qu’il était bordé au nord par le Zimbabwe et à l'est par le Mozambique. Mais de tout cela, Albert se fichait royalement. Il voulait savoir ce qu’était un prince. Sois patient, lui répondit le bushman, chaque chose en son temps. Il continua. Kruger Park est l'une des plus grandes réserves animalières naturelles d'Afrique. Parmi le grand nombre d'animaux sauvages qu'il accueille, il est possible de citer le « Big Five » : lions, léopards, rhinocéros, éléphants et buffles. Des centaines d'autres mammifères ont fait de cet endroit leur habitat naturel. Bien évidemment, pour que tout ce petit monde vive en bonne intelligence, il fallut un jour très lointain que soit élu un roi qui gouvernerait en toute sagesse ce grand royaume. C’était un temps où tous les animaux ne mangeaient que de l’herbe et des feuilles, même les carnivores d’aujourd’hui. Ce qui n’empêchait pas les guerres tribales.

Albert ouvrait de grands yeux étonnés. Soit le petit homme était vraiment dérangé soit il était bien dommage que la situation ait changé à ce point. Donc, poursuivit le bushman qui continuait à ponctuer ses phrases de claquements agaçants, il fut décidé de réunir tous les animaux de Kruger Park dans un grand symposium pour élire un roi.


Il y eut plusieurs tours de vote qui durèrent de nombreuses semaines. Le vote ayant lieu à pattes levées, cela compliquait grandement le décompte des voix. Enfin, un beau jour, ne restèrent en lice que Louis l’éléphant et Néron le lion. Les débats firent rage pendant encore des heures interminables mais, à la fin, Louis l’emporta avec 52,9 % des votants. Néron se retira passablement aigri, grommelant dans sa barbe que le vote avait été truqué.

Et c’est là que se produisit un événement bizarre, comme si le vote avait eu un effet maléfique sur certains animaux. Une grande partie d’entre eux devint carnivore, les lions à l’exemple de Néron, mais également les léopards, les hyènes, les servals et même les mangoustes. Les guerres tribales reprirent de plus belle mais celles-ci furent désormais sanglantes.

Louis Ier décida de réunir son gouvernement que dirigeait son fils d’une patte de fer dans un gant de velours, le Petit Prince, qui était reconnaissable par une couronne dorée au sommet du crâne. Celui-ci, qui était sage et avisé, réfléchit longuement à la situation. Il comprit qu’en voulant œuvrer pour le bien du royaume ils avaient ouvert la boîte de Pandore et qu’il était désormais trop tard pour la refermer. Il convenait donc que les espèces peuplant le royaume vivent dans la meilleure intelligence possible et que toute déviance soit sévèrement réprimée par l’imposante armée des éléphants de Louis Ier. Celui approuva doctement la proposition de son fils aîné et prit des mesures en conséquence. Depuis ce jour, sous le règne à présent de Louis XXV toujours assisté de son fils aîné, une trêve est respectée. Ne sont mangés par les carnivores, à quelques malheureuses exceptions près, que les faibles, les malades et les vieillards, pour le bien et la survie des espèces.

Albert était impressionné par la culture du petit homme qui ne put toutefois s’empêcher de conclure par un nouveau proverbe. « Le bœuf ne se vante pas de sa force devant l'éléphant. » Hors sujet mais très pertinent se dit Albert.
— Tout cela est bel et beau, dit le mouton, mais et mon dessin ?

Albert, bien ennuyé, se retourna vers le bushman mais celui-ci avait une nouvelle fois disparu. Il prit donc une grande feuille de baobab, un morceau de charbon de bois et essaya de dessiner le Petit Prince avec sa couronne dorée.

La première tentative d’Albert fut un échec.
— Il a l’air malade, lui dit le mouton.
La seconde ne fut pas plus fructueuse.
— Trop vieux ! Je veux un Petit Prince qui vive longtemps avant de devenir roi.
Il prit une troisième feuille de baobab.
— Ça, c’est la caisse. Le Petit Prince que tu veux est dedans.
Et là, seulement, le mouton fut satisfait :
— C’est tout à fait comme ça que je le voyais.

Albert avait compris que les problèmes apparents n’étaient souvent pas les bons et que, dissimulé derrière les parois de la caisse, le Petit Prince pouvait prendre toutes les formes selon l’imagination du mouton. Ce dernier, pleinement heureux, roula soigneusement la feuille de baobab, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil sur le dessin, puis il s’en alla d’un pas guilleret après avoir chaudement remercié Albert qui regagna son troupeau avec la satisfaction du devoir accompli. Il pensait, à tort, ne jamais revoir le bushman et encore moins le mouton. Mais ça, c’est une autre histoire.

« Si un animal vous dit qu'il peut parler, il ment probablement. » (Proverbe africain)

PRIX

Image de Été 2019
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Samia.mbodong · il y a
Quel joli petit conte plein de bons mots.
Élections truquées ? Allons cela n’existe que dans les contes.
Bravo et merci je soutiens.

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Mister Iceberg · il y a
ahh les moutons :)
bien joué
merci beaucoup pour ce moment
+5
si le temps vous le permet je visite invite à découvrir ma "fournaise "
bonne continuation

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Benjamin Sibille · il y a
J y étais au kruger il y a quelques semaines merci de m y faire retourner

Votre récit part dans tous les sens et est foisonnant comme on les aime!
Dans un autre genre si vous voulez passer!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amours-etrangeres-2

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Gunther · il y a
« Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures. » Proverbe africain
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Faut toujours sortir du troupeau alors ? Mes voix
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Marcheur · il y a
Décidément, cette planète est bien bizarre! Mais on y fait de belles rencontres. Merci et bravo pour ce texte.
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Gunther · il y a
Pour cela, il suffit de sortir du troupeau :)
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jc jr · il y a
Je me promenais dans le bush, quand je croisai Gunther et je lui dit :
- S'il vous plaît...écris-moi un TTC.
Et après avoir cherché dans la caisse, J'y ai découvert un conte qui m'a emmené avec lui et enflammé mon imagination au gré des rencontres et des animaux, croisant St-Ex et La Fontaine, ainsi que ce petit bushman aux proverbes incertains. Un joli voyage de quatre minutes. Mes voix et bienvenue sur ma page.

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Gunther · il y a
Quel superbe commentaire. Un grand merci admiratif.
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jc jr · il y a
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Jean Calbrix · il y a
Un conte qui n'aurait pas déplu à Saint Exupéry ! Bravo, Gunther ! +5
Je vous invite à lire mon sonnet : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song ainsi que mon histoire de mouton "bêêê" !

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Gunther · il y a
Je l’ai lu et suis resté bouche bêêê.
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Ginette Vijaya · il y a
Un conte original qui renvoie à beaucoup de références littéraires .
On a l'impression d'écouter plusieurs contes à la fois .
Très inhabituel et qui soulève la curiosité.

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Gunther · il y a
Si le Comité des lecteurs le décide, vous découvrirez Albert avant sa rencontre avec le mouton. Suspense.
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Alice · il y a
c'est beau
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Gunther · il y a
Merci, Alice.
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