Le monde est flou

il y a
2 min
7
lectures
2

Ouvrez mes livres, secouez les, il en tombera des poussières. Aux rayons du soleil de vos yeux elles dessineront mes colères et mes voeux. De moi à vous de vous à moi pour un plaisir fou  [+]

J’ai toujours été myope depuis mon plus jeune âge et cela m’a joué des tours quelques fois rigolos, mais le plus souvent embarrassants.
Ce samedi matin j’avais décidé de faire un petit tour dans les rues, sans but précis ; ce qu’on appelle bagnauder. Le temps était au beau fixe, c’était le tout début de l’été et j’était d’humeur primesautière. A l’époque j’habitait en plein centre d’une grande ville. Je n’avais qu’à faire quelques pas pour me retrouver dans l’artère principale où les magasins de luxe côtoyaient les échoppes vendant des téléphones portables et leurs abonnements ruineux, les entrées pharaoniques des banques sans parler des terrasses des cafés et des Burger, des Mac, des King et autres fast food. Malgré cette heure matinale la foule des promeneurs du week- end était déjà conséquente.
Je m’aperçus après quelques minutes que j’avais oublié de mettre mes lunettes, et que ma vision était plutôt approximative. Rien de trop gênant pour moi. Je n’avais ni l’intention de faire des achats, ni de consulter des listes de prix, ou des annonces quelconques. Bref, plutôt que de remonter chez moi je poursuivis ma promenade.
Je remontais l’avenue de la République, quand une personne qui allait me croiser me fit de loin un grand signe de la main. L’homme d’une trentaine d’années, veste claire, chemise col ouvert, taille moyenne m’aborda avec un grand sourire sympathique.
- Comment vas-tu ?
J’hésitais, ne voyant pas qui il était. Mais après tout il semblait me connaitre, et plutôt que de le vexer je lui répondis : « et toi ? » ce qui ne m’engageais pas à grand-chose, puisqu’il m’avait adressé la parole sur ce mode.
Il poursuivit en me prenant la main. Je me dégageais assez vite ne sachant pas à quel degré d’intimité nous étions. Pendant qu’il poursuivait son verbiage je me torturais la mémoire pour mettre un nom et une histoire correspondant à l’individu. Tout y passait. Mes copains de fac, mes cousins lointains, les collègues de mes précédents jobs, les séjours de vacances... rien ne correspondait. L’homme me noyait dans un flot de paroles, citant des associations dont je ne saisissais pas le nom mais dont, disait-il, le président était un ami commun. Des associations on en a côtoyé des dizaines dans la vie.
Il me demanda des nouvelles de ma famille. Je répliquais par un « et tes enfants ? » tout à fait neutre. Mais était-il marié, divorcé, père de famille. Le flou complet.
Je tentais un « bon il faut que j’y ailles, j’ai un rendez-vous » qu’il ne me laissa pas terminer, embrayant sur les difficultés de la vie, les enfants malades et surtout sa femme en traitement longue durée. Son grand sourire fut remplacé par une moue de tristesse à déclencher une vague de solidarité chez n’importe quel individu. Et puis, dernière tuile, il avait vraiment un besoin urgent de plusieurs centaines d’euros pour payer l’opération de son petit Benoit. Est-ce que je pouvais faire quelque chose ?
Tout d’un coup mes yeux s’ouvrirent en grand. Plus besoin de lunettes. Ma mémoire visuelle tilta sur la case arnaque, plus la peine de chercher un nom à cet individu.
Avec le grand sourire convivial qui me caractérise je lui répondis « désolé mon ami, j’aurai bien voulu mais je viens de perdre mon boulot, ma femme est partie hier avec mon meilleur ami, et je viens d’avoir un accident avec ma voiture ».
Il me regarda avec un air méchant et me lança une bordée d’injures. Je poursuivis mon chemin sans me retourner, abreuvé de noms d’oiseaux. Je me promis de ne plus sortir de chez moi sans lunettes. Sans elles le monde était flou.

2

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une agréable lecture humoristique, doublée d’une bonne mise en garde.
Cela m’est arrivé aussi, c’était à Pau un matin de salon du livre, alors que je venais d’arriver ; le procédé a l’air assez rodé, le type prétendait avoir perdu ses clefs de voiture. Heureusement j’ai fait preuve de la plus grande prudence. Ces gens n’ont rien d’improvisé dans leur argumentation et feraient même pleurer des pierres !
Il ne prétendait pas me connaître mais demandait sans honte une forte « avance » pécuniaire !!! Il m’aurait bien sûr remboursée une fois rentré chez lui, tu parles Charles, compte là-dessus et va siffler sur la montagne !
Je suis sûre que le truc peut parfois fonctionner !