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Le monde des gens couchés

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Oceane Caraes

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FINALISTE
Sélection Public

Dehors, il y a des gens qui marchent. La plupart du temps ils courent. Ils courent parce qu'il y ce train au bout du quai qui ne les attendra pas, un réveil qui n'a pas sonné, un enfant à aller chercher, un colis suspect sur le RER A ou un idiot mal garé. Ils n'ont pas le temps, ils sont pressés, alors ils font claquer leurs talons sur les pavés en ne voyant défiler que le gris triste des rues, sans un regard pour cette foule d'autres visages qui s'agitent. Au milieu de tout ce capharnaüm, il y un vieux monsieur. Courbé en deux, il s'accroche de toutes ses forces à sa canne et avance comme un aveugle contre cette vague déchaînée. Il manque de se faire renverser par un de ces coureurs nerveux et agacé. Un casque vissé sur les oreilles, celui-là n'entend rien et comme les autres, ne voit rien. Il respire à plein poumon la fumée des pots d'échappement tout en s'imaginant sur une plage de la Méditerranée. Il a bonne conscience, lui au moins il se bouge, pas comme tous ces imbéciles sur leur machin chouette futuriste qui, pas même sorti de l 'ascenseur, montent sur leur engin et fiers comme des coqs foncent et slaloment sans effort entre les passants. Plus rares sont ceux qui déambulent sans but à travers la ville, ils s'arrêtent de temps à autre, s'émerveillent et sourient devant ce petit bonhomme qui se dresse hardiment sur ses pattes, faisant deux trois pas chancelants avant d’atterrir dans les bras de ses parents. Il réessaye de nouveau, tombe et se relève puisqu'il sent au fond de lui qu'il est fait pour ça ; être debout. Il ne le sait pas encore mais non loin de l'endroit où il fait ses premiers pas, il y a des gens qui se lèvent avec autant de volonté et partagent le même idéal. Tous ensemble, ils passeront la nuit debout. Et comme un enfant qui tombe, ils se relèveront plus fort encore.

L'Homme debout. L'Homme qui marche. Droit. Digne. Vivant.

Ici, les gens arrivent souvent en petits morceaux. On les ramasse à la petite cuillère et puis on les recolle tant bien que mal. Parfois il arrive qu'un petit bout se soit perdu en cours de route alors on cherche un peu partout, dans tous les coins mais sans succès et on raccommode avec des pièces détachées en espérant que cela ne se voit pas trop. Et puis il y a ceux qui ont un truc cassé à l'intérieur. La machine a explosé un jour sans crier gare. De temps en temps il y a des signes avant coureur, ça toussote, crachote, fume et puis un matin vous vous réveillez et elle a rendu l'âme. La machine ne marche plus. Les rouages encrassés ne tournent plus. Moi je voudrais vous parler de ce monde, de l'autre côté du mur, celui que l'on tente de cacher derrière une façade de béton décrépit pour ne pas trop y penser. Je voudrais vous parler du monde des gens couchés.
Ici, il y a des gens couchés. La plupart du temps ils ne se plaignent pas car ils savent que ça n'arrangera rien. Tout tourne autour d'eux, tout va trop vite. Les gens courent, les gens marchent et eux, immobiles, ferment les yeux pour échapper quelques instants à la contemplation d'un monde dont ils ne font plus partie. Le temps n'est plus le même, comme si le sablier se mettait lui aussi à cafouiller. Certains comptent les heures en attendant impatiemment la fin du cauchemar tandis que pour d'autres le sable coule à une vitesse folle, les années s'égrènent pour ne devenir que quelques mois.

Combien de temps faut-il pour dire au revoir ?

Depuis le couloir on entend le rire de Nathan, cela ressemble plutôt à un gargouillement sorti du fin fond de ses entrailles mais moi je sais qu'il rit. Avant il venait me voir dès qu'il pouvait, maintenant, c'est moi qui me traîne jusqu'à sa chambre. Il est courageux mon petit gars, malgré ces tubes qui lui sortent de partout il continue de sourire. Il est de plus en plus maigre et sa peau est si pâle que l'on pourrait presque voir à travers.
Je passe devant une ribambelle de portes closes, et je ne peux m'empêcher de les imaginer, d'imaginer ces gens couchés. Je vois cette jeune fille endormie telle la belle au bois dormant. Silencieuse au milieu des bip bip incessants de toutes ces machines, elle attend, sauf que le prince charmant ne viendra peut-être pas. Je pense à ce garçon, il y avait une fête chez un copain, ils avaient un peu bu mais ça allait et puis de toute façon il avait un casque. L'accident il ne s'en souvient pas, « amnésie post-traumatique », c'est ce qu'on lui a dit. Par contre la piscine, les entraînements, les compèt', ça il n'a pas oublié. Ça donne envie de hurler, de taper contre le mur, il a envie que ça lui fasse mal dehors pour ne plus avoir mal dedans, mais son corps ne répond plus. Il y a aussi cette femme qui baisse les yeux pour ne pas voir son reflet sur le visage des autres. Elle fait attention pourtant, mais rien n'y fait, le chiffre sur la balance refuse de s'arrêter de grimper. Elle n'arrive plus à se lever, ses jambes ne la supportent plus alors elle prend racine sur son lit et les escarres bourgeonnent douloureusement sur sa peau.
Lorsque j'arrive devant celle de Nathan, j'ai toujours un peu peur avant d'entrer. Je prends une grande respiration et je chasse mes noires pensées dans un recoin de ma tête. Il m'attend comme à son habitude, avec le livre que je lui ai offert pour son anniversaire posé sur la couverture. Il paraît encore plus petit que la dernière fois. Couché dans ce grand lit, mon petit homme reste debout face à la maladie.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Félicitation à vous ! Votre texte est très bien fait ! Le fond comme la forme j'ai beaucoup aimé ! Short à bien fait ! Je m'abonne pour la suite
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Adlyne Bonhomme · il y a
Recommandation méritée bravo !

Une invitation à découvrir et soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Utilisateur désactivé · il y a
Je suis venue vous lire grâce à la recommandation de Short. Tout d'abord, bravo pour votre place de lauréate ! Je me souviens du thème et vous l'avez très bien exploité. J'ai aimé votre texte.
A mon tour, puis- je vous entraîner dans mon petit univers fait de danse et de musique : " Milonga", Ttc.
Merci Océane !

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Philshycat · il y a
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Arlo · il y a
Toutes mes félicitations pour votre superbe place de lauréate. A mon tour de vous inviter à découvrir mon dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Keith Simmonds · il y a
Bien méritée, cette nomination ! Mon vote ! Bonne continuation !
Merci de venir assister à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

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Ellyne · il y a
Bravo pour ta nomination!
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Chantal Sourire · il y a
Superbe écriture et beaucoup d'humanité ! Bravo à tous ces jeunes qui écrivent si vrai !
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Maia Acklins · il y a
Une nomination méritée, bravo ! ;)
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Thara · il y a
Félicitations pour cette nomination !
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