Le monde de Lone

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J'écris pour pouvoir lire la couleur du ciel et de la poussière  [+]

Image de Été 2020

Ce matin-là, Lone sautillait sur le chemin de l’école, la tête à l’envers pour mieux voir. Le temps fila ainsi à cloche-pied dans les champs de nuages, emportant les histoires infinies.

Encore enrobée de mirages, un éclat de soleil au coin de l’œil, des brindilles accrochées à sa tignasse rousse, elle entra dans la cour de l’école déserte. Tout à coup, elle entendit une voix de clochette s’échapper par la fenêtre de la classe des grands. Sans s’inquiéter de son retard, elle grimpa sur le banc. C’était madame Bulle qui s’agitait sur l’estrade, puis de rang en rang, elle volait entre les avions de papier. Quel fameux désordre !

Lone, toujours du côté de la cour, mais le nez à la fenêtre, s’oublia un instant. La voix de clochette de la maîtresse l’emporta sur ses ailes de printemps. Il faut dire que madame Bulle, avec son allure pittoresque ressemblait à un oiseau des îles. Elle s’habillait en coup de vent, chez un drôle de marchand. De vert et de rouge, de rayures et de fleurs, ses chaussures vernies se dépareillaient, et ses lunettes bleu ara se posaient de travers sur son nez en trompette.

Puis, patatras, Œil de lynx, le pion sec comme un chat efflanqué, la tira par-derrière et la traîna en râlant jusqu’à la classe de monsieur Carro. Il frappa rageusement à la porte et, après que le maître lui eut dit d’entrer, il lança :

— Monsieur, je l’ai encore trouvée à flâner dans la cour !
— Merci monsieur Bouillon, vous pouvez nous laisser.
— Bien monsieur.

Œil de lynx disparu aussi vite qu’il était apparu.

— On se dépêche Lone ! Au fond de la classe, à la place des bons à rien ! postillonna monsieur Carro.

Lone sentit monter le feu à ses joues, ce qui fit pouffer les écoliers ravis du spectacle. Penaude, elle passa devant le maître au regard de loup mal luné. Dans la poche de sa salopette tachée de mousse, les cailloux tintaient. Elle s’installa comme une ombre derrière son pupitre.

— Tu me copieras cent fois pour demain : « Je ne serai plus jamais en retard à l’école ! », gronda le maître.

Maître Carro, portant encore son pull-over gris d’hiver, continua sa leçon.
Lone, triste et honteuse, s’efforçait de suivre. Mais très vite son attention se dissipa. Le tableau se transforma en épouvantail à la voix ténébreuse, les chiffres et les lettres en moineaux tentant d’échapper aux doigts crochus. C’était plus fort qu’elle. Sans être rebelle, Lone ne pouvait rien faire comme les autres. Heureusement, la cloche sonna la récréation du matin et la libéra de son cauchemar.

Dans la cour, on lui hurla qu’elle était sotte, un peu bizarre et tout le bazar des mots qu’on lance comme des pierres. Lone était blessée. Réfugiée sous le platane, planté là sans hasard, elle caressa les trésors blottis dans sa poche et, du bout de ses doigts, les images jaillirent. « Tant pis pour eux s’ils ne comprennent rien ! », se consola-t-elle du fond de son silence.

Pourtant, la blessure ne se refermait pas.

*****



De leçon en leçon, de récréation en récréation, le temps d’école se morfondait. Mais Lone avait un secret.

Lone observait les racines du platane crevasser la cour.

« Tu voudrais t’envoler », lui chuchotait-elle de ses mains sur son tronc.
L’automne passait par-dessus le ciel et son ami en perdait ses feuilles.

« Tes ailes sont tombées », continuait-elle.

« Les doigts du soleil et le vent têtu, à travers les nuages dodus, ont dessiné ton histoire en multiples couleurs. Elles roulent, elles volent… tes feuilles ! »

Les mots de Lone pour lire le monde, suspendus dans l’air, gouttaient jusqu’aux racines du platane. Et c’était ainsi qu’elle vagabondait à travers son silence, à l’abri des cris jetés dans la cour.

« Je me demande si quelqu’un me ressemble quelque part… », interrogea-t-elle à fleur d’écorce.

Le platane écoutait les mots qu’on n’attrape qu’avec le cœur. Il lui répondit d’une vibration lente et sensible :

« Tu… tu sais… tu es comme… comme cette feuille… flamboyante… unique… unique parmi les mille et une autres qui s’accrochent… qui s’accrochent à mes branches… sous les caprices du ciel. Tu… tu es… tu es précieuse.… Écoute alors… écoute le vent… et joue… joue ta note. Voilà. »

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JLK · il y a
La prose est poétique et le personnage attachant.
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F. Gouelan · il y a
Merci JLK.
À bientôt sur votre page.

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Sarah Obich · il y a
Texte d’une grande sensibilité. Un monde qui me fait tant penser à celui de mes élèves atteints d’autisme.
Bravo.

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F. Gouelan · il y a
Merci beaucoup Sarah, ça me touche.
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Hypatia de Salem · il y a
Délicat, naïf, frais. Un récit en suspension qui nous rappelle aux rêveries que l'on ne devrait jamais quitter.
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F. Gouelan · il y a
Rêver c'est vivre 😉
Merci

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Stéphanie Vervoort · il y a
Je suis rentrée dans l’histoire comme si j’y étais ! Splendide, mes princesses sont rentrée dans les bras de Morphée
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F. Gouelan · il y a
J'en suis ravie. Merci d'être passées par là avec vos princesses :)
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Françoise Desvigne · il y a
J'étais au fond de la classe moi aussi , la tête pleine de rêves :-)
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Lalla Nadia El Jaouhari · il y a
Ces soir, j'étais très lasse, mo fils me demande une histoire, je vagabonde rapidement sur mon ami Google, et je lis ce texte sucré et enfoui dans un coin de mon imaginaire, je le lis tellement bien, que j'aurai pu l'avoir inventé.. si je me souvenais de moi. C'est très beau, cette réminiscence qui aurait pu être. Merci.
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F. Gouelan · il y a
Merci à vous d'être venue me lire. Cela me touche beaucoup.
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Sarita MENDEZ · il y a
Magnifique, je n'ai pas d'autre mot ! Merci.
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Carla Cadet · il y a
C'est bien moi enfant! Merci pour ce texte si profond qu'on ne comprend qu'avec le coeur
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Les Histoires de RAC · il y a
Un regard différent...
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Chris B · il y a
Ne pas réussir à voir le monde tel qu'il est, c'est la chance immense de certains...

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