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Le monde de Ben

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Patrick Peronne

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FINALISTE
Sélection Public

Un vieil homme, feutre sur la tête, long manteau sombre sur une maigre silhouette voûtée, cache-col de laine autour du cou, se tient raide sous la pluie fine d'un début d'avril orphelin du printemps.

Il est debout, immobile depuis ce qui semble être une éternité devant une stèle noire où sont gravés en lettres dorées des noms sur lesquels pleurent quelques larmes de pluie.

Il fixe le monument qui lui rappelle ce qu'il n'a jamais oublié.

Benjamin, mon frère aîné allait sur ses 17 ans.

C'était un échalas blond aux cheveux ébouriffés, aux yeux bleus plus myopes que ceux d'une taupe et à l'air toujours absorbé dans des pensées qui évoquaient pour moi celles d'un joueur d'échecs repensant sans cesse sa défense en préparant dans le même temps une offensive savamment échafaudée.

Nous vivions à Noisan, petit bourg rural du sud de la France.

Mon père y était un artisan joaillier dont la renommée avait depuis longtemps dépassé les frontières de notre département.

Ma mère s'occupait elle de ses quatre enfants : Charlotte âgée de 14 ans, Marceline de 12 et moi le petit dernier qui courais joyeusement vers mon dixième anniversaire.

Ben, c'est ainsi que nous l'appelions, n'allait plus à l'école ; mon père avait dû se résigner à le laisser préparer son bachot à la maison.

Mon frère aîné était un hyperactif, pas un de ces êtres qui mouline en tous sens des bras pour imiter une éolienne que n'effleurerait que rarement un léger souffle de vent, non, Ben était un hyperactif toujours en recherche d'une nouvelle idée ingénieuse à transformer en objet utile et pratique.

Rien ne lui était étranger et rien ne lui résistait : pas plus l'électricité, que la plomberie, la maçonnerie, la mécanique, l'horticulture, les travaux de la ferme et j'en passe.

C'est ainsi qu'au fil du temps, ayant acquis à Noisan la notoriété d'un bricoleur de génie, les Noisenais avaient pris pour habitude de faire appel à notre frère pour les seconder, voire les dépanner.

Ben se levait tôt le matin pour aller aider dans les fermes à la traite des vaches.

Il n'était pas rare qu'ensuite il partageât le reste de sa matinée entre une aide au bar-tabac d'un des amis de notre père, au restaurant qui avait été naguère le rendez-vous incontournable des amoureux de la chasse et de la pêche, la quincaillerie du père François, la boucherie du gros Léon, l'épicerie des Martin, la mercerie de mademoiselle Chambon ou le garage de Monsieur Laforge.

Pas un de ceux auxquels mon frère offrait ses services n'aurait su se passer de sa présence, ni même, bien que tous ne l'avouaient qu'à demi-mot, de ses précieux conseils.

À tous leurs problèmes, Ben apportait des trouvailles et des innovations de son cru, dont chacun se félicitait et que tous louaient.

Manquait-il une pièce pour faire redémarrer une voiture dont la panne échappait aux compétences et à la compréhension de monsieur Laforge, que mon frère s'enfermait aussitôt dans son atelier au sous-sol de notre maison, pour en ressortir avec la résolution du problème pensée et matérialisée par sa tête et ses mains de magicien.
Non seulement l'auto à l'arrêt reprenait vie, mais jamais son propriétaire n'avait eu l'impression de posséder un moteur aussi vigoureux.

Mademoiselle Chambon n'avait-elle pas vu sa machine à coudre à pédale se transformer, sous ses yeux incrédules, en une mécanique que l'installation électrique imaginée par Ben avait métamorphosé en un outil ergonomique et performant. Bien entendu, il avait fallu un temps d'adaptation à la réticence de la vieille demoiselle avant que celle-ci ne l'adopte et ne la dissimule aux yeux de tous, jalouse et méfiante dans son arrière boutique.

Mon frère ne prenait pas ses repas avec nous.

Nous ne savions qu'il était de retour de sa "tournée" que lorsque nous parvenaient toutes sortes de bruits de son atelier.

Il veillait tard le soir. Il affirmait qu'il devait étudier. Maman lui préparait pour la circonstance un léger repas qu'il emportait avec lui dans son repaire.

Il y avait plus d'un an que nous vivions ainsi lorsqu'un soir Ben rentra accompagné d'un couple et de leurs deux enfants que nous reconnûmes comme des camarades d'école.

Ils déposèrent leurs valises dans l'entrée et suivirent Ben et mon père au salon.

Ma mère et Charlotte prirent en charge les deux enfants, leur offrant dans la cuisine un verre de lait et quelques biscuits.

Ce soir-là mon père nous demanda de rester habillés et de ranger nos affaires de toilette, nos livres et un ou deux objets qui nous étaient chers dans nos sacs à dos.

Nous nous couchâmes ainsi sur nos lits, sans les défaire, prêts à...

C'est à l'aube que nous les entendîmes arriver.

Nos parents nous réveillèrent, nous intimant l'ordre de nous taire.

Notre famille descendit au sous-sol, suivie de près par celle que mon frère avait ramenée avec lui la veille au soir.

Alors qu'on tambourinait à notre porte, Ben nous attendait devant celle de son atelier.

Il fit tourner la clé de la serrure de son antre.

Apparut alors devant nos yeux médusés une porte blindée comme celle d'un coffre-fort, que mon frère ouvrit grâce à un code connu de lui seul.

Nous entrâmes dans ce qui nous parut ressembler à une caverne magique. Nous entrâmes dans le monde de Ben.

Il y avait là toutes sortes d'appareils étranges, des fils, des lampes, des outils et même un labo.

Ben nous demanda de garder le silence, alors qu'à l'étage on entendait des bruits de bottes et des hurlements.

J'ignore si je fus ce soir-là le jouet de mon imagination, mais je crus entendre au milieu de tout ce pandémonium les vociférations de quelques chiens sortis tout droit de Shéol.

Sur la porte blindée était fixée une machine infernale dont mon frère régla avec minutie la minuterie.

Puis il ouvrit une trappe et nous demanda de descendre prudemment le long de l'échelle pliante qu'il avait conçue.

Il passa le dernier, refermant avec précaution la trappe, blindée elle aussi.

Où étions-nous ?

Dans un tunnel aux parois maintenues par des piliers de soutènement.

Deux wagonnets nous transportèrent sur des rails à travers cette galerie sortie tout droit d'un livre de Jules Verne.

Une porte toute de branches et de feuillage camouflait la sortie du tunnel.

Nous nous retrouvâmes à l'entrée du petit bois dont le sentier serpentait jusqu'au flanc d'une colline que nous escaladâmes dans le matin blême.

Il y eut soudain une forte explosion qui nous fit tressaillir.

Nous nous retournâmes et vîmes une boule de feu embraser ce qui avait été notre maison.

Il nous fallut encore une bonne heure de marche avant d'arriver au pied d'une cascade.

-C'est là, nous dit Ben.

-Là où ? demanda maman.

-Chez nous, se contenta de répondre mon frère.

-Suivez-moi, ça mouille, mais il y a de quoi se sécher "à l'intérieur".

Puis il disparut derrière la cascade.

-À vous, dit-il. N'ayez pas peur.

Nous franchîmes un à un l'obstacle et nous retrouvâmes dans notre nouveau chez-nous ; une immense grotte avec plusieurs salles équipées de lits, d'armoires, de matériel de cuisine, d'une bibliothèque et même d'une TSF.

Dans l'une des pièces pendaient des jambons et des saucissons.

Un bahut était garni de conserves, de bocaux de confiture, de tablettes de chocolat, de farine ; si nous mourrions, ce ne serait pas de faim.

-Une chose encore. Vous devrez vous contenter de l'eau de la cascade en guise de douche. Dehors, près du grand arbre, j'ai fabriqué des toilettes... avec une fosse septique, ajouta Ben en souriant.

-À la guerre comme à la guerre, s'exclama ma mère fière de son fils.

Nous vécûmes là, nous et d'autres bannis jusqu'à la libération.

Mon frère s'absentait régulièrement pour nous ravitailler et pour prêter main forte au maquis.

Un soir que nous l'attendions, il ne revint pas. Un jeune FFI vint nous annoncer sa capture par la Gestapo et son voyage sans retour à Pitchipoï.

Le vieil homme au feutre mou sortit un mouchoir de sa poche et essuya sur la stèle le nom de son frère : Benjamin Lévy. Puis il disparut sous la pluie comme on disparaît derrière une cascade.

PRIX

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Patrick Peronne  Commentaire de l'auteur · il y a
Le monde de Ben est l'histoire d'un ado surdoué, lucide et obstiné qui sentant tourner le vent de l'Histoire va utiliser ses dons d'inventeur et de bricoleur pour sauver les siens et d'autres des persécutions nazies.
Quelques précisions :
-Si Noisan existe… dans mon texte c'est une ville imaginée.
-Shéol est un terme hébreu qui désigne le royaume des morts.
-Pitchipoï est le surnom qu'utilisaient les Juifs de France pour désigner la destination inconnue, mystérieuse et redoutable des convois de déportés, là-bas, quelque part, très loin « vers l'est »
-FFI sont une des composantes de la Résistance française.

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Jeanne · il y a
Nous voici plongés plusieurs décennies en arrière au temps de l’occupation nazie. Et défilent les images, résonnent les échos du passé, des éclats de voix, des éclats de joie qui content le quotidien d’un village, la vie simple et ordinaire d’une famille, le temps béni de l’enfance, de l’adolescence, de l’insouciance. Un monde merveilleux, un monde fabuleux, loin des bruits de bottes, des éclats d’obus, un univers si éloigné de la guerre qui meurtrit, mitraille, fusille, exécute, pointe du doigt des innocents, condamne les braves gens à se sauver, fuir le danger, échapper aux rafles, par miracle, un signe du destin, croire en sa bonne étoile. Partir à l’aube pour un aller sans retour, emprunter un tunnel, au bout une issue de secours providentielle, marcher, franchir un rideau, traverser un écran d’eau, passer à travers les gouttes, se cacher dans une grotte, un abri naturel, un refuge aménagé où il fait bon vivre, où l’on se sent en sécurité grâce à l’ingéniosité de Ben, l‘aîné d’une fratrie de quatre. Un jeune homme débordant de vie, d’idées et d’énergie, un fort en thème, un géo trouve-tout, un garçon pré-voyant, visionnaire, un jeune maquisard, engagé, résistant, disparu trop tôt, fauché par la Gestapo. Devant sa stèle son frère, un vieil homme solitaire perdu dans ses pensées, enveloppé dans son manteau de pluie, dissimulé derrière son voile de chagrin, lui rend hommage, dépose un bouquet de pensées, sur les chemins de sa mémoire de cœur jaillissent les souvenirs et coulent les larmes du temps. Un récit empreint de pudeur, une histoire très émouvante dont vous avez le secret et me revient à l’esprit La petite marchande de fleurs.
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Patrick Peronne · il y a
Merci pour votre lecture et pour ce commentaire éclairé, dense, riche, fouillé et juste. Une belle semaine à vous :-) PS : j'avais écrit La petite marchande de fleurs en cinq minutes après une participation TTC rendue impossible par la limitation du nombre de caractères, nombre que j'avais tout bonnement fait exploser, comme cela m'arrive souvent (sourire).
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Jeanne · il y a
Une poignée de minutes, record battu en effet. Quand on aime, on ne compte pas... ni son temps ni ses heures ni le nombre de caractères qui explose ni même le nombre affiché au compte-cœurs dont l'aiguille s'affole parfois mais jamais ne perd le Nord :-), à l'inverse des compteurs Linky. :-( Belle soirée.
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Gina Bernier · il y a
Jeanne, je viens de lire votre commentaire, es-ce à dire que le compteur Linky s'affole, car Enedis est justement dans le village et me presse pour obtenir un rendez-vous.Je suis désolée car je suis hors contexte. j'avais voté pour ce beau et tragique texte.
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Jeanne · il y a
Bonjour Gina,

Ils vous pressent pour prendre rendez-vous, cela ne m’étonne pas, le contraire eut été étonnant. Pour diverses raisons (malfaçons, dysfonctionnements...) ce compteur Linky est très controversé, et j’en sais quelque chose. Si votre compteur actuel est installé à l’intérieur de votre domicile, ne prenez ni n'acceptez aucun rendez-vous, ne donnez pas suite à leur demande, s’ils viennent taper à votre porte, sonner à votre portail, refusez-leur l’entrée, en un mot opposez-vous à la pose de ce compteur, vous êtes dans votre bon droit, la société prestataire de services qui travaille pour Enédis ne peut vous l’imposer de force. A l’inverse s’il est situé à l’extérieur du domicile et qu’il est accessible, ce sera plus difficile sauf à cadenasser l’ancien, empêcher par tout moyen que la société missionnée dépose le vieux compteur et pose le nouveau et ce à l’insu de votre plein gré. En général et en particulier c’est peine perdue de vouloir discuter avec le ou les employés qui tels des robots travaillent à la chaîne, s’exécutent en un temps record, Enédis ayant obligation de résultats, pressée elle-même par l’État au prétexte d’économies d’énergie. Un renouvellement du parc, du matériel qui intervient dans le cadre de la transition énergétique et va entraîner la suppression de nombre de postes de releveurs de compteurs, au final une affaire juteuse pour Enédis mais pas pour les abonnés, la seule solution pour le consommateur est, serait d’être autonome, de produire son propre courant mais ceci est une autre histoire.
Je pense que Patrick ne nous en voudra pas que nous empruntions sa page, le temps d’un commentaire, l’espace d’un instant, d’autant plus que nous sommes du même coin, de la même ville Nissa la bella. Et je profite de l’occasion pour lui faire un petit coucou. Belle journée à toutes et tous.

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Jeanne · il y a
Tous mes vœux et souhaits Patrick ainsi qu’à Ben et à croiser les doigts afin qu’il brille longtemps tout en haut de l’affiche, chauvine que je suis, et Honni soit (Aux Niçois) qui mal y pense ! Béni soit (Ben y soit) qui bien y pense ! C’était ma pensée du samedi, un jeu de mots qui vaut ce qu’il vaut.
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Marie · il y a
J’ai aimé votre récit !
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Patrick Peronne · il y a
Merci et désolé pour ce retard dans la réponse mais votre commentaire s'est perché de manière anachronique en haut de page alors qu'il devrait se trouver beaucoup plus bas, ce qui m'a fait croire que j'y avais déjà répondu… Encore merci et une belle semaine.
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Joëlle Brethes · il y a
Très chouette récit !
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Jean Calbrix · il y a
Tout à fait d'accord avec l'appréciation de Joëlle. +5
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Patrick Peronne · il y a
Merci Joëlle :-)
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Jean Calbrix · il y a
Tout à fait d'accord avec l'appréciation de Joëlle ! +5
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Patrick Peronne · il y a
Merci Jean.
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Gina Bernier · il y a
je revote, bonne chance pour cette finale.
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Patrick Peronne · il y a
Merci.
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Sylvie Franceus · il y a
mon soutien respectueux, Patrick
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Robert Grinadeck · il y a
Je confirme mon premier vote.
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Aristide · il y a
A propos de Léonard... j'invite aimablement tous ses admirateurs à consulter cette tentative à la fois technique et littéraire, que l'inadaptation du support de Short-Edition ne permet pas de publier https://www.dropbox.com/s/84n7zqwjnhfha31/RENAISSANCE.pdf?dl=0 - Merci de bien vouloir transmettre cette information.
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Miraje · il y a
Vote reconduit.
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Bozlich · il y a
Félicitations pour avoir atteint la finale. J'ai voté. Mon histoire "L'étrange histoire de Frank et son ami monsieur Stims" est aussi en finale.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/l-etrange-histoire-de-frank-et-son-ami-monsieur-stims
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Patrick Peronne · il y a
Merci. J'irai vous lire.
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Marie · il y a
Très joli texte dans lequel on ressent bien la tension de cette époque, les hommes qui se font oublier, car ils ne portent pas un patronyme que l'on peut dire fièrement, la terreur d'être découvert à tout moment. On se terre pour se faire oublier. Epoque nauséabonde qu'il ne faut jamais revivre.
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Patrick Peronne · il y a
Merci.
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Galette · il y a
Votė !
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Patrick Peronne · il y a
Merci.
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Virgo34 · il y a
Bonne chance à Ben.
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Patrick Peronne · il y a
Merci pour cette visite. J'espère que tout va bien. Beau Week-end.
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Virgo34 · il y a
Merci, idem.
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Daniel Nallade · il y a
Bonne finale Patrick !
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Patrick Peronne · il y a
Merci Daniel.
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