Le millard

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— Marco, prendras-tu un morceau de millard* ? Je l'ai fait exprès pour toi. Je sais que tu adores ça mon canou.

Mon canou par-ci, mon canou-par là ! Marco détestait quand sa vieille tante Yolaine l'appelait ainsi. Même si, au début, ça lui plaisait bien car le mot avait une résonance tellement affectueuse ! Mais c'était il y a plus de cinquante ans ! À l'époque où il venait passer toutes ses vacances d'été chez elle et tonton Fernand, au cœur de l'Auvergne. Toutes ses vacances, sans exception. Jusqu'à son mariage. Et même après.

Car il aimait beaucoup tata Yolaine et tonton Fernand : ils avaient été pour lui un peu comme des seconds parents. Des parents de vacances, en quelque sorte. Plus conciliants, plus décontractés. Était-ce parce qu'ils n'avaient pas pu avoir eux-mêmes d'enfants ? Marco ne saurait le dire aujourd'hui mais pendant longtemps il s'était senti comme leur propre fils. Aussi avait-il eu beaucoup de chagrin quand tonton Fernand avait été emporté par cette saloperie de cancer du larynx, avant d'avoir pu connaître le bébé qui vivait déjà dans le creux du ventre de sa chérie.

Et là, maintenant, on s'apprêtait à déguster le millard dont la recette ancestrale avait été transmise à toutes les femmes de la famille. Un millard incomparable, qui avait contribué à la réputation culinaire de toutes celles qui l'avaient adopté. Un millard magique, hors du temps, très certainement supérieur (Marco en était convaincu) à une certaine madeleine devenue célèbre, il ne savait pas trop pourquoi. Les nombreuses cerises bien brillantes, noyées dans la pâte dorée à point, lui rappelèrent soudain celles qu'il récoltait dans son petit jardin de Lorraine avec son père.

Le cerisier qui les produisait trônait au beau milieu d'un carré d'une belle terre bien souple où son père faisait pousser choux, carottes, navets, et autres légumes indispensables à la vie de sa petite famille. Il n'était pas question de laisser le moindre bout de terrain sans qu'il fût cultivé, y compris sous le cerisier, ce qui compliquait la cueillette à souhait. Bien qu'il fût très jeune à ce moment-là, Marco se souvenait encore du jour où son père avait planté un petit bout de bois entre deux rangs de salades en lui disant : « Tu verras Marco, il faudra être patient mais ce petit rameau de rien du tout nous donnera des kilos de cerises ». Évidemment, il ne l'avait pas cru.

Au fil du temps, feuilles et branches s'étaient mises à pousser et bien que son père en taillât une partie non négligeable chaque année, le petit rameau avait fini par donner un arbuste. Lequel était devenu arbre. Mais de cerises point.

Jusqu'à cette année où, après s'être empli de magnifiques fleurs blanches, il avait offert enfin ses premiers fruits. La petite famille s'en était régalée. Cela fut la fierté de son père. Marco adorait les déguster directement cueillies de l'arbre, en crachant les noyaux le plus loin possible. Il aimait aussi quand sa mère en faisait des jus, des tartes ou bien des confitures. Mais ce qu'il aimait par dessus tout, c'était le fameux millard auvergnat dont tante Yolaine leur avait transmis la recette.

À pleine maturité, l'arbre était devenu imposant, mais comme sa générosité ne faiblissait pas (ce qui ravissait les papilles de tous) même si, sous ses branches, les légumes poussaient un peu moins bien, on ne s'en souciait pas car trois autres carrés de terre suffisaient à compenser cette baisse de rendement. Le cerisier avait encore trôné pendant de nombreuses années en maître du jardin.

Jusqu'au jour où il fallut l'abattre, laissant la place à son fantôme. Le père de Marco y avait accroché une corde et s'y était pendu.

— Alors, mon canou, tu ne me réponds pas ? Tu la veux cette part de millard ?
— Non merci, tante Yolaine, je n'aime plus les cerises.


___

* Millard (ou milliard) : clafoutis aux cerises. Mot utilisé surtout en Auvergne

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Long John Loodmer · il y a
Les fruits amers
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Sylvie Neveu · il y a
Et surtout, dans le millard, on laisse les noyaux : ça donne du goût et quand on est enfant, on joue à lancer les noyaux dans son assiette ou même pire…
J'ai beaucoup aimé la saveur de votre récit. Il y a une belle progression et l'histoire de la vie, des choses simples, de la tendresse, du chagrin et cet arbre qui pousse et qui meurt comme une bonne raison : être là ( longtemps mais pas assez ) puis disparaitre. C'est une idée bien construite que de rendre inséparables deux destins : celui de l'arbre et celui du père. Je crois avoir senti arriver le dénouement mais tout est parfaitement bien place et je vous en remercie.
sylvie

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J.M. Raynaud · il y a
je n'ai rien vu venir, croyant qu'on allait bien se marrer !
Le clafoutis est de chez moi, Le Limousin

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Koradock · il y a
Et au final ? Déçu ?
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J.M. Raynaud · il y a
non, surpris car moi je n'y aurais pas pensé
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Pascal Depresle · il y a
Il avait pourtant bon goût ce millard, avec mes origines bourbonnaises et auvergnates, et ma grand-mère qui le préparait comme .... personne ? Je crois que j'aurais moi aussi perdu le goût des cerises. C'est très beau. Merci du conseil.
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Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon

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Violette · il y a
Douloureux souvenir qui fait rejeter tout ce qui peut le rappeler, vous l'évoquez avec une grande pudeur.
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Sourisha Nô · il y a
superbe.une légère ombre de Maupassant flotte, mélangée au parfum des cerises, dans cette histoire familiale forte.décidément, le "temps des cerises" est porteur de bien des drames...mon vote en tous cas, et avec joie.
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Koradock · il y a
Merci pour vos commentaires qui révèlent, le plus souvent, une lecture attentive et avisée. Ils me vont droit au coeur et renforcent mon envie d'écrire, bien davantage que vos votes (même si ceux-ci font toujours plaisir).
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Lézarde Dencre · il y a
Il y a beaucoup de choses, dans ce texte (sans parler de la belle écriture) : les souvenirs - à la Proust ou non- , la nostalgie, le mélange de bon et de mauvais qui composent tout passé, l'arbre symbole de la vie et, dans ce cas de la mort aussi ... J'en reprendrais bien un morceau!
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Fergus · il y a
Bonjour, Koradock
Il est, comme cela, des arbres marqués par un destin tragique. Tous ne sont pas abattus, mais pour rien au monde les anciens n'en récolteraient les fruits. Le millard, j'ai bien connu cela lorsque, gamin dans le Cantal, je participais aux fenaisons ou aux moissons. Chez nous, l'arbre maudit était un "fraisse" (un hêtre) dont on avait cessé de récolter les faînes pour en nourrir les cochons. Merci pour cette évocation ! +1

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