Le passager

il y a
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J'écris depuis très longtemps par passion et surtout pour m'amuser . Vous pouvez me retrouver sur Amazon où sont publiés mes romans et mes recueils et sur Facebook "Les pages de l'Herm". Merci à  [+]

Il était grand, élancé, le corps penché au-dessus du bastingage, il regardait l’horizon. Le profil droit, les cheveux bousculés pas le vent venu du large, il fixait l’immense vide bleu et sombre qui entourait le navire, qui nous berçait. Il fumait posément, par petites bouffées, et oubliait tous ceux qui le regardaient ou le croisaient. Il était seul sur ce pont, seul au milieu de l’océan, il n’était pas homme mais pensées. Il parlait à des silhouettes invisibles qui prenaient vie uniquement sous son joli front blond.
Deux jeunes femmes vinrent le voir le sourire aux lèvres mais elles ne purent l’extraire de ce détachement qui l’habitait. Il ne les considéra même pas. Pourtant Dieu sait qu’elles étaient belles, parées de leurs atours de gala. Les audacieuses crurent qu’un mouvement de hanche, léger, subtil, qu’une caresse calculée dans la nuque, l’obligerait à les suivre, mais rien, il n’en fit rien. Les deux élégantes disparues, le silence revint. Un silence lourd, collant, mêlé de sel et d’incertitudes. Il resta désespérément les mains fixées sur la rampe de bois humide, poisseux. Le ventre du géant faisait grand bruit, buvait champagne, dansait le charleston, et sombrait dans une douce folie alcoolisée. Lui, ne recevait que les gouttes de la bruine qui remontait des profondeurs marines.
Je me mis à le mimer, à prendre sa posture, son attitude, et très vite je me détachai des choses physiques. Il me semblât que nos âmes se croisèrent un instant, un court instant, invisible, surprenant, et cependant, si présent. Mais ni lui, ni moi, ne tournâmes le regard vers l’autre. Il demeura dans ses songes, je gardai mes distances. Je sentais le froid envahir le pont, les lattes du plancher, tout craquait mais il ne bougeait toujours pas. Tout son corps penché au-dessus de cette étendue d’eau illimitée, ne lui appartenait plus et tous ses membres comme pétris d’admiration ou de stupeur, je ne sus jamais, ne ressentaient plus rien.
Je voulus m’approcher de lui mais une force extraordinaire, un soupçon de je ne sais quoi, m’interdit d’aller plus avant. Quelque chose qui me dépassait, me barra le chemin, entrava mes gestes et réduit ma volonté à néant, et me laissa simple spectatrice de cet abandon qui s’opérait sous mes yeux.
Sur la mer, s’étalaient les rayons incandescents d’une lune insolente, aveuglante, mais si claire, si pure, qu’elle força ma vénération. Je détournai alors les yeux de l’homme devenu ombre pour ne me consacrer qu’à cette lumière crue, captivante, envoutante. Ses faisceaux me percèrent le cœur, mirent à nu ce que je ressentais et m’envahirent d’un trouble indescriptible. Quelque chose de fort et de désagréable s’empara de moi violemment et tandis que je tentais de comprendre ce qui m’assaillait, j’entendis un bruit sourd à l’endroit même où se trouvait l’inconnu. Aussitôt la lune pâlit, l’encre de la nuit se fit plus sombre encore, l’homme avait sauté et c’était son départ qui quelques secondes auparavant frappait mes tempes, et ma raison. L’endroit où se tenait le désespéré, reluisait sous la lune redevenue claire, et bien que je ne sache vraiment si ce fut vrai, il me semblât sentir ce soir là, un souffle passer sur mes épaules et s’en aller mourir au loin.
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JLK · il y a
Cet inconnu, c'était peut-être Martin Eden revenu de tout...
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gillibert FraG · il y a
Affreusement triste c'était prévisible, il eût fallu agir, expliquer la valeur de la vie, la mer la nuit, le silence ont aidé , ont favorisé cet acte irréversible je hais l'irréversibilité de certains faits
la mort volontaire semble sublime de loin, mais pour ceux qui savent voir, qui y réfléchissent, c'est la fuite face à la plus grande des misères, à la pire des souffrances, face au désespoir.

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Albane Charieau · il y a
Merci pour votre lecture attentive.
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Philippe Barbier · il y a
triste et sublime à la fois ....
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Albane Charieau · il y a
Bonjour Philippe, en effet triste, mais parfois il est des choses que l'on ne peut empêcher. merci pour visite. Bonne soirée.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Inquiétant quand on a assisté à une tragédie sans avoir pu l’empêcher .
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Albane Charieau · il y a
Profondément marquant.
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Joëlle Brethes · il y a
Loin du tumulte des autres passagers du navire, avec aux lèvre la "dernière cigarette" de celui qui s'est condamné lui même, cet homme ma émue…
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Albane Charieau · il y a
Merci infiniment Joëlle. Bonne après-midi.
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Long John Loodmer · il y a
Un récit digne de ces chroniques anciennes sur la vie des transatlantiques et le spleen de certains voyageurs.
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Alain Albaric · il y a
Il fallait s’approcher de lui, ne pas tenir compte de la force extraordinaire qui semblait interdire d’aller plus avant.
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Albane Charieau · il y a
oui mais là réside le mystère.
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Stéphane Sogsine · il y a
Très romantique
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Albane Charieau · il y a
merci beaucoup bonne journée

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