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Thomas Potier

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Une grande lettre « M » jaune entourée d'un cercle, voici l'emblème du métro parisien où se déroule chaque jour un concours populaire intitulé Le Mendiant, retransmis en direct par les caméras de la RATP – The Unfortunate dans sa version londonienne.

Jean, un usager du métro parisien parmi tant d'autres, est juré sur la ligne 9, qu'il emprunte tous les matins pour se rendre à son travail (directeur artistique dans une maison de disques), de Jasmin à Miromesnil entre 8h30 et 9h. Alors qu'il est confortablement installé dans son siège, le journal distribué à l'entrée de la bouche de métro par des intermittents payés au lance-pierre sur ses genoux, le compte à rebours commence. Juste avant la fermeture des portes automatiques, le premier candidat, qui n'a pas dormi de la nuit (la pression, sans doute), parvient à se glisser dans la rame. Il s'appelle Akhim, il a soixante-sept ans, sans domicile fixe depuis trois mois, et il s'apprête à proposer un numéro d'imitation du bossu de Notre-Dame, Quasimodo, enjolivé d'une petite touche personnelle : « siiiivouplait y en a pas à manger » scandé avec ferveur au rythme des pièces jaunes qui tintinnabulent gaiement dans son gobelet en plastique qui sent la pisse et la misère. Les usagers retiennent leur souffle (à cause de l'odeur).

Malgré les simagrées convaincantes du vieil homme, ils détourneront le regard comme un seul homme. Coup dur pour Akhim : il n'a pas réussi à convaincre le jury du Mendiant. Résultat, à la station suivante, il ressortira de la rame et ira tenter sa chance ailleurs (dans un autre wagon).

Le prochain candidat s'appelle Marc, il a 21 ans, sans-domicile fixe depuis six mois, et il a choisi pour se démarquer des autres candidats un discours d'éloquence sur le sujet « écrivain est-il un métier d'avenir ? », par la négative.

— Bonjour à tous. Je m'appelle Marc, j'ai 21 ans. Désolé de vous solliciter. Depuis tout petit, je rêve de devenir écrivain. Mes sources d'inspiration sont Patrick Modiano, Jean Richnoz et Michel Houellebecq. J'ai écrit plusieurs romans, tous refusés par les maisons d'édition. Aujourd'hui, je me retrouve à la rue. Je suis trop jeune pour toucher le RSA. Mes parents m'ont tourné le dos à cause de la vocation que je me suis choisie. En ce moment, j'écris une pièce de théâtre qui raconte l'histoire d'un comédien raté devenu souffleur et qui se mêle aux acteurs durant la représentation. Pour finir mon œuvre, et parce que je suis aussi un être humain après tout, j'aurais besoin de vivre dans des conditions décentes. Alors, si vous pouvez m'aider, espèces ou tickets-restaurants, ou même me dépanner d'une cigarette, ce serait vraiment gentil. Bonne journée à tous et que Dieu vous bénisse.

Le suspens est à comble. Les jurés du Mendiant ont-ils été convaincu par la prestation de Marc (qui sent déjà nettement moins mauvais qu'Akhim) ? Ont-ils été touchés par l'ambition déchue, par le sort malheureux de ce jeune homme qui était considéré à quatorze ans comme l'élève le plus doué de sa classe de troisième et dont la professeur de français lisait à voix haute les rédactions aux autres ?

Lorsque Marc passe à sa hauteur, Jean, attendri par ce discours qui a fait resurgir en lui un vieux rêve de gamin : enregistrer un album solo dans lequel il interpréterait ses propres chansons à la guitare, sort son portefeuille de sa poche. Pour évaluer la performance de Marc, il dispose d'un échantillon de notes allant de 0 à 5, voire dix ou vingt pour les plus généreux. Finalement, c'est une pièce de deux euros à l'effigie de Marianne qu'il glisse dans la paume du sans-abri.

— Merci, murmure le sans-abri, que Dieu vous bénisse.

Jean est intimement persuadé que Dieu n'a rien à voir là-dedans, mais se retient de formuler ses hypothèses tout haut. On ne sait jamais. Un troisième candidat entre dans le wagon. Instantanément, son visage atypique, les yeux vairons, le syndrome de Waardenburg, son corps désarticulé, comme une marionnette pendue à un fil, aimantent les regards. Pour tenter de remporter ce soir de quoi se payer une chambre d'hôtel et un repas chaud, il va interpréter la chanson de Charles Aznavour, La bohème.

Dès les premières notes, un silence de cathédrale s'installe dans le wagon. La voix du jeune homme, qui n'a pas osé décliner son identité, est celle d'un ange. Un ange qui crève de trouille, certes, mais un ange quand même. Jean, assis dos au prodige, se retourne et fait mine d'appuyer la paume de ses deux mains sur un buzzer imaginaire. « Je te veux dans mon équipe », songe l'usager du métro parisien.

Le sans-abri à la voix d'or transporte les passagers, dont certains ont retiré leurs écouteurs de leurs oreilles, les fait voyager au gré des stations, les emporte à ses côtés dans son univers bien à lui. Lorsqu'enfin il laisse échapper une dernière note, sa seule fausse note, en fait, celle qui rajoute un charme supplémentaire à sa prestation, un peu comme Grégory Lemarchal interprétant SOS d'un terrien en détresse sur la plateau de la Star Academy, le wagon explose en un concert d'applaudissements.

Jean, qui a applaudi à tout rompre, se lève et tend une main amicale au jeune prodige. Puis, il fouille dans sa poche et en ressort, non pas un ni deux euros, mais sa carte de visite : directeur artistique dans une grande maison de disques parisienne.

— Je cherche un chanteur pour un tube écrit par Jean-Jacques Goldman. Ça t'intéresse ?

Le sans-abri en reste bouche-bée. Lui, repéré par un producteur ? Et pour chanter un texte de Jean-Jacques Goldman, en plus ?

Quelques minutes plus tard, Jean ressort du métro. Tout à l'heure, sur les coups de dix-neuf heures, lorsqu'il remontera dans les transports en commun, il jugera de nouveau les candidats, toujours plus nombreux, du Mendiant. En espérant qu'un jour, le concept fasse faillite...

PRIX

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Image de Isabelle D'hulst
Isabelle D'hulst · il y a
touchant triste et tellement vrai
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RAC · il y a
Plein d'espoir & très vivant, compliments !
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Raymond De Raider · il y a
++++++
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Lolanou · il y a
Beau et triste à la fois... mes 5 voix !
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Estelle · il y a
Bravo :-)
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AB · il y a
Un texte bien écrit qui rappelle malheureusement la réalité. Ah si ce concept pouvait faillite ...
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Randolph · il y a
Touché-coulé par 5 voix !
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Philippe Clavel · il y a
une critique acerbe de la téléréalité
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Atoutva · il y a
Un coup de chance, ça tient à rien du tout. Mais c'est bien dit.
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Badre Enhas · il y a
Hello Thomas,
Bravo !

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