Le ménage de printemps

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Et si nous tricotions les mots ensemble ? Bienvenue et bonne lecture  [+]

Il avait de toutes petites dents. C’était frappant et incongru. De toutes petites dents dans un visage massif et rougeaud, lui-même monté sur un corps compact et lourd. Il voulait apparemment discuter, campé devant la porte d’entrée, son ventre proéminent l’entraînant vers l’avant. Pour notre première rencontre, il n’était pas particulièrement beau à voir. Il agitait les bras vers la tractopelle au bout de l’allée et je remarquais alors l’engin encore à l’arrêt, stationné devant notre boite à lettres.

Le voisin disait :

-« On va attaquer la tranchée, on n’a pas le choix, vous avez bousillé nos gaines ».

Il usait d’une intonation étonnamment inappropriée au message véhiculé. Si ce dernier se voulait assurément accusateur, la voix grave et mielleuse, lente et posée, se faisait, elle, séductrice. En l’occurrence, elle énonçait juste un fait indiscutable, celui d’attaquer une tranchée car nous avions endommagé ses gaines.

Je devais lui offrir un regard de carpe, ne sachant que répondre :

-« Vous avez discuté avec mon mari ? hasardai-je.
- Hors de question, votre mari est un emmerdeur avec lequel je refuse de parler »

Une mouche traversa l’air entre nous en vrombissant. Un instant plus tard, la tractopelle démarrait.

-« Pourrais-je savoir en quoi mon mari est un emmerdeur ?
- Parce qu’il m’emmerde. », fut sa réponse, implacable.

Je me demandais ce que nous avions bien pu faire de la tapette à mouche. Ces bestioles étaient insupportables et si sales.

- «  S’il vous plait, dites-moi ce qui vous contrarie avec mon mari. Ce ne peut être qu’une erreur. Gilbert est une personne très bien.
- Non, c’est un con.
- Essayez de vous souvenir pourquoi vous êtes si fâché contre lui. Vous ne pouvez pas avoir oublié tout de même. Il faut mettre les choses à plat et repartir sur de bonnes bases.
- Il y a le coup de l’eau dans votre cave. Il a dit que c’était à cause de nos travaux de voirie. N’importe quoi, juste pour nous faire chier. »

J’aperçus alors la tapette à mouche en équilibre contre le meuble télé. Un deuxième insecte avait rejoint le ballet aérien et tournoyait autour de mon interlocuteur.

-« Ce n’est pas si grave me semble-t-il. Vous devriez prendre du recul. Il s’agissait d’une erreur de sa part qui date de l’année dernière. Vous l’avez vu, nous avons construit de nos mains cette maison devant laquelle vous vous trouvez. Nous y avons consacré tout notre temps et notre énergie depuis deux ans. Vous comprendrez qu’une inondation était dramatique pour nous et devait être solutionnée rapidement. Mon mari a investigué dans tout le voisinage et vous auriez fait comme lui certainement. Il ne faut pas se fâcher pour si peu.
- Si votre mari était comme vous, si gentille et agréable, ce serait différent. Vous, on vous aime beaucoup. Franchement ! Mais alors Gilbert, quel con ! Pas mieux que les voisins d’en haut d'ailleurs. Ils ont traîné le long de nos limites de propriété pendant quinze jours avec leurs mètres, pour vérifier qu'ils disaient ! De vrais emmerdeurs aussi ceux-là !
- En ce qui me concerne, sachez que je regrette que vous vous mépreniez ainsi sur mon mari qui est un très brave homme, apprécié par tout le voisinage...
- Pas par nous, ce connard ! »

Par la porte ouverte, deux autres mouches étaient entrées dans le salon. Quelque chose devait les attirer. J’y réfléchis un instant pendant que l’homme semblait attendre de ma part une réaction que je peinais à trouver.

J’enfilai alors une paire de sandalettes et lui proposai de m’expliquer de visu son problème de gaines. Il devait pourtant imaginer que je n’y comprenais pas grand-chose mais je voulais lui offrir cette illusion. Il fallait aplanir nos différends de voisinage au mieux et à défaut de le convaincre des qualités de Gilbert, je souhaitais l’assurer des miennes en jouant la carte de la sécurité.

Dans l'allée, il faisait une chaleur terrible, expliquant certainement l’attrait de notre intérieur frais pour les insectes. Sous un soleil de plomb, le voisin me désigna l’ouvrier turque au volant de l’engin mécanique.

-« Lui, c’est Mohamed. Il faut voir avec lui pour la tranchée.
- Censée réparer la gaine bousillée par nos soins, c’est exact ?
- C’est ça.
- Mais que faisait votre gaine au milieu de notre allée ? Ne devait-elle pas se trouver dans votre propriété ?
-Je vous donnerai la facture de la tranchée si jamais c’est de votre faute.

La chaleur était réellement accablante. J’étais incapable de réfléchir sous ce soleil de plomb.

-« Venez boire un verre à la maison, il sera plus facile de discuter de tout cela au frais. »


.............................

Les vrombissements étaient devenus incessants. Une nuée de mouches noires et vertes excitées tournoyaient devant la porte de la cave. A l’intérieur, la fraîcheur était toute relative. Quelques insectes isolés avaient pu y entrer et s’affairaient à leur morbide besogne. L’odeur qui s’infiltrait sous la porte était pestilentielle. J’avais cuisiné un bœuf bourguignon pour le retour de voyage de Gilbert. L’odeur masquait passablement celle de la décomposition en cours dans la cave.

Il ne faudra pas tarder à parler de ce souci de gaines avec mon mari et procéder au nettoyage du sous-sol dès ce weekend.
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