Le ménage

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« Les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux. » René Cha  [+]

Image de Eté 2015

Le jour où tu me l’as dit, j’ai eu peine à le croire. À te croire, aussi…
Je me souviens de l’endroit où nous étions, et de ce que nous faisions, précisément. Comme tous les samedis matin, j’étais en grande conversation avec le seau et la serpillière, pendant que tu pratiquais ton sport favori, L’Équipe, moulé dans le canapé.

Au début, j’ai cru avoir mal compris. Il faut dire que j’avais la tête ailleurs, dans mes pensées, comme on dit. Forcément, il est difficile d’avoir la tête dans les pensées d’un autre ! L’inverse est possible, cependant…
Mais revenons à mes moutons, puisque j’étais, disais-je, en train de faire le ménage. Donc, tu me l’as dit, et sur l’instant, j’ai cru que tu me parlais d’un « problème ». Je n’ai pas vraiment réagi. Non pas que tes problèmes m’indifféraient, mais… si. Finalement, je me fichais de tes problèmes. Je les connaissais par cœur, tes problèmes ! Qu’est-ce que j’en avais à foutre que Zoltan machin ait été suspendu pour deux matchs ou que la finale du Top 14 se soit jouée au Stade de France, sans toi, parce que la réparation de ma voiture t’avait coûté un bras !
Je n’ai pas réagi. J’entendais la même chanson, couplets et refrain compris, tous les samedis matin depuis quatre ans ! Du coup, tu t’es levé – l’empreinte de tes fesses sur le canapé indiquait que ça faisait un moment que j’astiquais la baraque –, et tu t’es planté devant moi. J’étais en train d’essorer la serpillière. En me redressant, je me suis trouvée nez à nez avec toi. J’ai sursauté. Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas vu d’aussi près ! Avant même que j’aie le temps d’ouvrir la bouche, tu me l’as redit. Suffisamment fort, cette fois, pour que je le comprenne. Ou plutôt pour que je l’entende. Comprendre, c’est une autre affaire…

Tu es retourné à ton cher canapé, pour reprendre ton entraînement – sait-on jamais, tu aurais pu te refroidir – exactement où tu l’avais laissé.
Je suis restée serpillière en main, sidérée.

J’étais incapable de fixer mes pensées. Elles se cognaient les unes aux autres. J’étais certaine d’avoir bien entendu, mais quelque chose au fond de moi n’acceptait pas ce qui venait de se produire. Je l’avais pourtant attendu, ce moment-là ! Oh, peut-être pas au début, mais les jours sont devenus des semaines, qui sont devenues des mois qui…
Quatre ans ! C’est une éternité, quand les espoirs sont déçus. J’en ai usé des trottoirs à force de regarder par terre. Parce qu’il est difficile d’avoir un regard léger quand le cœur est lourd. Lourd comme une enclume.
Ce moment je l’ai espéré, mais je l’ai surtout imaginé. Il devait arriver un soir, de préférence. Tu serais rentré plus tôt du boulot, tu aurais dressé la table, disposé quelques bougies çà et là, débouché une bonne bouteille de rouge et mis le tee-shirt que tu portais le jour de notre rencontre, comme pour remettre les compteurs à zéro – « C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup ». Je ne demandais pas la lune, tu peinais déjà à me décrocher un sourire, alors la lune… Dans mon rêve, tu aurais préparé quelque chose, pour moi.

Loin de sublimer ce moment tant attendu, tu en as fait un cauchemar. À l’instar de ma vie avec toi – « à côté de toi » serait plus approprié. Mais ce faisant, tu m’as réveillée ! Je me suis vue debout dans le salon, la serpillière dans une main, le balai-brosse dans l’autre. Comme on regarde un tableau dans lequel on n’aimerait pas être. Spectatrice de ma misérable vie, de notre médiocrité.

Je n’ai rien dit. Il n’y avait plus rien à dire, de toute façon. J’ignore si tu t’es rendu compte de mon absence quand tu en as eu fini avec les exploits et les victoires hypothétiques de tes compagnons.
Moi, j’étais déjà ailleurs, délestée de mes espoirs vains, auréolée de ma dignité retrouvée, actrice de ma vie. Capable enfin de jouer dans une autre pièce. Prête à endosser le premier rôle. Dans une histoire d’amour, où l’amour, s’il ne se dit pas, se révèle derrière les gestes simples, au quotidien.
Mais s’il se dit, c’est mieux.

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Julien1965 · il y a
Ouf... elle est parvenue à s'échapper après avoir séjourné dans une prison ritualisée par des coups de balai et de serpillière. Elle reprends ses billes, redécouvre le goût de se vivre libre. Que d'ironie, de propos sarcastiques juste avant son envol...Très bon texte.
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Cerise R. · il y a
Ça me fait plaisir quand on vient mettre un coup de plumeau sur ce texte ! Grand merci Julien
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Armand Armandl · il y a
Quand Cerise fait le ménage, L'amour rentre en scène. Merci Cerise pour cette histoire d'amour et de choix. Je danse avec Photocoplines 666 et J'aime.
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Cerise R. · il y a
Merci à vous Armand d’être venu lire le premier texte que j’ai publié ici.
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de l air · il y a
J'aime beaucoup la manière dont vous faîtes vivre les lieux, les scènes, les gens, presque un cadrage ciné. Ici la présentation succinte de l'homme, ses paroles de presque rien et ses postures sont plus descriptives que par des mots... Un lourd huis clos q'un vent de volonté et de liberté vient chasser. Le jour où elle "fait le ménage" pour de bon ! On en redemande Cerise !
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Cerise R. · il y a
Merci pour vos encouragements et votre lecture éclairée.
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Marie Quinio · il y a
Bravo pour ce texte, Cerise, il vaut toujours mieux partir quand c'est possible, les illusions nous bercent un temps, engourdissent, puis un jour la sonnerie du réveil est une nouvelle chanson...
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Cerise R. · il y a
C’est vraiment gentil de venir me lire Marie. Oui, Il faut essayer de faire de chaque jour une source de joie et de bien être.
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Léonore Feignon · il y a
Histoire rondement menée ! Ouvrir les yeux sur son histoire, la regarder en face et puis un jour oser passer à une autre histoire ... J'aime votre façon d'écrire, on voit la scène ! de ménage...
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Cerise R. · il y a
Votre jeu de mots m’a fait sourire ! Merci pour votre commentaire bienveillant et surtout merci d’être venue jusqu’ici.
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Eric Chomienne · il y a
Le pôvre! je le dis souvent les hommes ne sont pas compris, ils sont au-dessus de la mél....je n'ai pas compris le sens profond. Comment çà je n'ai pas compris...bon d'accord je vote.
Et si vous veniez me comprendre dans "si tu pars".

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Volsi Maredda · il y a
Parfois ça va se loger on ne sait où mais aussi incongru que cela soit... c'est là.
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Jospin Lionhel MAHOUKOU · il y a
Félicitations Cerise,
Ton texte est captivant, j'ai beaucoup aimé te lire. Je reviendrai, certainement.
Si vous avez un peu de temps libre, je vous invite à découvrir aussi mon texte en cliquant sur le lien ci après : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-devaliseurs-1

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Cerise R. · il y a
Je vous ai lu et commenté avant que vous ne veniez me le demander, vous m’avez même remerciée... Attention, la fièvre de la compétition vous gagne !
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Bruno Adjignon · il y a
Chère Cerise,
J'aime beaucoup !
Le thème, charge physique et mentale quand on y songe correctement.
Le récit. Ciselé, sans emphase, pulsé, juste ce qu'il faut.
Et cet amour de chute !
Vous n'usurpez rien, en publiant ici !
Bruno

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Cerise R. · il y a
Merci infiniment Bruno d’être venu dépoussiérer mon petit texte.
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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