2
min

Le matraquage de la redondance

Image de Andrew Clarkev

Andrew Clarkev

1 lecture

0

Aujourd’hui est un grand jour pour Auguste. Son fils aîné fête son neuvième anniversaire. Pour l’événement Auguste veut lui préparer des crêpes car il en raffole. Comme il manque du lait pour les réaliser Auguste s’habille promptement et se rend d’un pas pressé jusqu’à l’épicerie la plus proche. Les crêpes doivent être prêtes pour le réveil de son fils.
Sur le chemin du retour Auguste est surpris par la pluie. lorsqu’il arrive à son domicile un de ses pieds est trempé. Il inspecte ses chaussures et de s’apercevoir qu’une d’elle est trouée.
Les crêpes sont finies à temps et comblent son fils de bonheur. Auguste est chaleureusement remercié.

L’automne approche. Auguste ne peut rester avec des chaussures qui prennent l’eau. Il décide de consulter internet à la recherche d’une affaire. Quelques minutes de navigation lui permettent de mettre la main sur un modèle plaisant à un prix raisonnable. Il s’inscrit sur le site et règle par carte bancaire.

Depuis cet instant Auguste, lors de ses navigations sur internet, est constamment submergé d’encarts publicitaires lui proposant d’autres chaussures. Comme si son achat avait signalé chez lui un désir de dressing infini, qu’à partir de maintenant il porterait une paire de chaussures neuves tous les jours. Qu’il consulte sa messagerie électronique, un site d’informations, un blog ou une plate-forme marchande, en haut, en bas, à droite, à gauche et même parfois au centre de la page, des modèles de chaussures de tout style apparaissent à des prix imbattables, dernières promotions, fin de stock, quantité limitée, offre exclusive et réduite dans le temps, superbes soldes, etc.
Auguste a acheté des baskets montantes en cuir. Et, à présent, grâce au génie des concepteurs d’algorithmes, l’écran de son ordinateur est envahi de bottes en caoutchouc, de mocassins, de bottines en toile, de derbys, de chaussures de randonnée. Tout y passe sauf les pantoufles.

La machine à coudre de sa femme, Charlotte, a rendu l’âme. Elle s’est mise à chauffer, un filet de fumée s’est répandu avec une odeur de brûlé. C’était un vieux modèle assez limité. Alors Charlotte décide d’en profiter pour investir dans une plus moderne avec une gamme de points plus étendue.
Cinq minutes de navigation commerciale plus tard, jalonnée d’une dizaine d’encarts publicitaires pour des chaussures d’homme, elle trouve son rêve à un prix abordable. Elle s’inscrit et paye.
D’un coup, comme par enchantement, les bottes en caoutchouc et les mocassins se sont métamorphosés en un flot agressif et ininterrompu de propositions commerciales vantant les mérites de nombreux modèles de machine à coudre à des prix défiant toute concurrence. Comme si Charlotte s’apprêtait à ouvrir un atelier de confection et qu’il fallait absolument y pourvoir.

Ensuite, ce fut un peu le hasard de la roulette. Tantôt Auguste naviguait entouré de propositions pour des machines à coudre, tantôt la page était remplie de chaussures. Idem pour Charlotte. Et pourtant désormais chacun était équipé. Parfois aussi sur une page il y avait les deux sortes d’annonces.
Auguste eut beau vider le cache du navigateur avec tous les cookies et effacer l’historique. Rien n’y faisait. Chaussures et machines revenaient sans cesse polluer leur navigation.

- C’est sans compter sur l’adresse IP délivrée par le fournisseur d’accès à internet mon chéri
- Oui je sais mon amour. Il y a bien les extensions au navigateur qui neutralisent un certain nombre de publicités. Malheureusement de nombreux sites contrent la parade en interdisant la navigation sans préalablement les désactiver. Soit disant la publicité les ferait vivre.
- Elle les fait peut-être vivre mais nous elle commence à nous rendre dingues. Susciter le désir et la convoitise du toujours plus par tous les moyens sans interruption et contre notre volonté est devenu la seule raison d’être de la société orientée vers la commercialisation de tout et n’importe quoi. L’achat compulsif et irréfléchi est valorisé à outrance par les marchands du temple. Pourtant la consommation infinie dans un monde fini est une hérésie. Elle mène l’Humanité à sa perte.
- Tu as raison. Ils se fichent de nous lorsqu’ils propagent ad nauseam la notion de pouvoir d’achat. C'est une escroquerie intellectuelle. Car le vrai pouvoir c’est celui de dire non merci, c’est gentil mais je n’en ai pas besoin, j’ai déjà tout ce qu’il me faut, au revoir. Et ensuite d’avoir la paix. Le seul et vrai pouvoir c’est celui de ne pas acheter.
- Chéri, je suis d’accord avec toi, mais essaye d’expliquer ça à un algorithme qui ne possède ni sentiment ni émotion.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,