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Le masque tombe.

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Henri Golan

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L’impact des gouttes sur le métal sortit l’homme de sa torpeur. Depuis combien de temps était-il allongé dans son lit, à regarder son plafond ? Il n’en savait rien, son esprit s’était complètement déconnecté de la réalité. A un rythme régulier, les gouttes continuèrent de tomber sur la poignée de la porte de sa chambre. D’où venaient-elles ? Il n’en savait rien et il s’en fichait. Il lui fallut fournir un immense effort pour se retourner et l’heure qu’il était sur son réveil. Il était tard, trop tard.

_ Chérie ? lança l’homme avec une pointe d’inquiétude dans la voix. Pourquoi tu ne m’as pas réveillé ! Tu sais bien que j’ai rendez-vous très important aujourd’hui !

Aucune réponse. Ses mots semblaient résonnés à l’infini dans la pièce. Anxieux, il se retourna et remarqua que sa femme n’était pas là. Où pouvait-elle bien être ? L’homme se jeta hors de son lit. Le sol était glacial. Il chercha ses chaussons sous son lit en jurant et les enfila avant de sortir de la pièce. Il ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir qui se trouvait devant lui. Il avait besoin de manger, il réfléchissait mieux quand il avait le ventre plein. Son esprit de plus en plus éveillé, ses soucis se mirent de nouveau à le harceler comme des corbeaux se nourrissant d’un cadavre. Ces derniers temps, il était soumis à un stress intense qui le rongeait chaque jour de plus en plus. L’attitude de sa femme ne l’aidait pas non plus, au contraire. Mais il ne craquerait pas, il possédait une volonté de fer.

_ Je n’ai rien fait de mal, c’est un complot... marmonna l’homme malgré lui.

Son discours, il le connaissait par cœur depuis quelques jours. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de le modifier constamment, faisant et défaisant des phrases plus d’une cinquantaine de fois au grand dam de son entourage. Il était perfectionniste, il n’y pouvait rien. En vérité, il craignait par-dessus tout de se planter. Il n’avait plus le droit à l’erreur. L’homme errait toujours dans le couloir qui semblait n’avoir plus aucune fin.

_ On ourdit contre moi... êtes-vous aveugle ? Tout a été soigneusement préparé... rien n’a été fait au hasard... rien vous dis-je.

Après un temps infiniment long, il finit par atteindre la cuisine. En touchant l’une des poignées d’un placard, il se brûla la main. La douleur était intense, pourtant, il ne lâcha aucun cri. Cela ne l’inquiéta pas et il fouilla frénétiquement les autres placards de la pièce.

_ Je ne trouve pas la confiture, où est-ce que tu as rangé la confiture ? demanda-t-il avec une pointe d’agacement.

Aucune réponse.

_ Eh bien c’est ça, fais-moi la gueule ! Puisque je te répète que ce n’est pas de ma faute ! On cherche à m’abattre, à me discréditer ! Mais bien sûr, tu préfères croire tous ces menteurs ! s’emporta l’homme avec exaspération. Comme si tu étais toi-même blanche comme neige ! La bonne blague ! Je te rappelle que tu m’as suivi de ton plein gré !

Sa seule réponse fut l’écho de ses propres paroles. Incapable de prendre son petit déjeuner sans sa tartine de confiture, il quitta la cuisine en donnant avec rage un coup de pied dans une chaise qui se fracassa contre le mur. Une douche voilà ce dont il avait vraiment besoin. Le même couloir qu’il avait emprunté un peu plus tôt était maintenant sombre. L’homme appuya sur l’interrupteur plusieurs fois. Rien.

_ J’ai respecté les règles comme tout le monde, que me reproche-t-on exactement ? Je fais peur, voilà pourquoi on veut me détruire.

Il lâcha un grognement et entra dans l’obscurité qui l’avala d’un seul coup. Son visage brûlait. Ses chaussons fondaient lentement sur ses pieds, ils n’osaient pas les toucher. Refusant de se laisser impressionner, l’homme continuait inlassablement son chemin. Au bout d’un moment, il avait l’impression que son corps tout entier était une véritable torche. Pourtant aucune flamme. Rien qu’une seule chose : une souffrance horrible et indescriptible. Le désespoir le gagnait peu à peu, qu’avait-il fait pour mériter d’être torturé à ce point ? Que lui arrivait-il ? Une force supérieure se jouait-t-elle de lui en transformant sa propre demeure en un piège infernal ?

_ Jamais je ne me rendrai... je ne lâcherai pas... grogna-t-il en supportant tant bien que mal la douleur.

En prononçant ces mots, il vit une porte devant lui. Sans perdre un instant, il se rua vers la lumière, vers ce qui semblait être un espoir de sortir de cet enfer. En courant, il trébucha et tomba par terre. Il se rendit compte que ses jambes étaient parties en fumée. Non, elles s’étaient raccourcies. Ignorant ce nouveau détail troublant, il rampa et dépassa la porte. Pas sa salle de bain. Une pièce sombre avec un miroir en son centre. Sa lumière attira l’homme comme un insecte qui réussit finalement à se relever. Une fois assez proche, il regarda son propre reflet avec horreur. Ses sourcils autrefois broussailleux étaient en flamme, sa peau fondait et coulait sur le sol ainsi que sur ses vêtements. Paniqué, il essaya d’éteindre les flammes qui le dévoraient peu à peu. Se faisant, il accéléra le processus. Sa peau ne le brûlait plus et ne fondait plus. Son visage avait laissé place à celui de quelqu’un d’autre. Quand il reconnut la personne qu’il était devenu, il se mit à hurler de terreur. Un hurlement qui fit trembler la maison, provoquant finalement son écroulement.
L’homme se réveilla en hurlant, toujours secoué par son cauchemar. Sa femme à côté de lui alluma la lumière, les traits de son visage déformés par la colère.

_ Qu’est-ce qui te prends de crier comme ça ? Tu es un vrai malade ! l’engueula-t-elle. En plus de me mettre dans la merde tu me réveilles en plein milieu de la nuit maintenant ? «  Ne t’inquiète pas, personne ne le saura... et puis on ne fait rien de mal... » Qu’est-ce que j’ai été conne de te croire !

Paniqué, il se toucha le visage plusieurs fois pour bien vérifier qu’il n’était toujours pas piégé de son rêve. Tout était bien là et à sa place, il était de nouveau lui-même.

_ Je t’ai déjà dit que ce n’est pas.. essaya-t-il de se justifier.

_ Oh garde tes conneries pour ceux qui sont prêts à y croire !

Il avait mérité de se faire engueuler, rien qu’un petit peu. L’homme transpirait à grosses gouttes et chaque respiration lui coûtait. Il avait besoin de parler, de partager l’horrible expérience qu’il venait de vivre.

_ J’ai fait... j’ai fait un horrible cauchemar...

Sa femme eut un petit rire.

_ Mon pauvre, quelle horreur ! Maintenant va te recoucher, il est quatre heure du matin et tu dois te lever tôt je te rappelle.

_ C’était horrible ! Je suis allé dans la cuisine pour prendre mon petit déjeuner et pas moyen de mettre la main sur la confiture ! raconta l’homme en ignorant les soupirs de sa femme. J’ai donc décidé de prendre une douche. Le couloir était tellement sombre que je ne voyais même pas mes pieds. Et je brûlais... je me sentais brûler !

Sa femme soupira de nouveau.

_ Et c’est tout ? demanda-t-elle pressée d’aller dormir.

_ Oh que non ! Je vois une lumière devant moi, alors je cours. Sans savoir pourquoi, mes jambes se raccourcissent et je tombe. Alors je rampe et je rampe. Et qu’est-ce que je vois en arrivant dans la lumière ?

_ De la confiture ?

L’homme ignora la moquerie de sa bien-aimée.

_ Un miroir ! Je me suis donc approché pour me regarder. Mon visage est en train de fondre ! Des flammes de partout. J’essaie de les éteindre comme je peux avec mes mains et là... vision d’horreur...

_ Ne fais pas durer le suspense et crache le morceau, j’ai envie de dormir.

_ J’avais le visage d’un nain !

Sa femme le regarda quelques instants sans dire un mot. Puis, elle soupira et éteignit la lumière de sa lampe de chevet. L’homme toujours assis sur son lit était frappé par l’indifférence de son épouse à son égard. Elle aurait pu lui montrer un peu de sympathie, elle savait à quel point il détestait les nains.

_ N’oublie pas de faire réparer la fuite au-dessus de notre chambre demain, lâcha sa femme avec un soupir.

L’homme cessa de respirer pendant un moment et remarqua qu’il n’entendait plus le bruit des gouttes.

PRIX

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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Francine Lambert · il y a
Quelle imagination ! Ce cauchemar se nourrit de scènes étonnantes et angoissantes, et je me suis vraiment demandé où vous nous conduisiez, voilà ce qu'il en coûte de négliger la réparation d'une simple fuite !
De mon côté je vous propose des " Vacances en short" . . .vous laisserez-vous tenter ?

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Henri Golan · il y a
Merci pour ton commentaire.
J'ai essayé de faire un texte "ouvert" pour que chacun ait son interprétation de ce cauchemar.
Pour moi, cela va plus loin que cette simple fuite :)

J'irai faire un tour sur ta page pour lire tes écrits.

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Francine Lambert · il y a
Au plaisir de vous retrouver sur ma page donc !
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Volsi Maredda · il y a
J'ai bien aimé cet homme qui se bat, cette atmosphère de "quelque chose cloche mais je ne sais pas quoi", tout est si vrai et pourtant si aberrant, belle retranscription du cauchemar.
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Henri Golan · il y a
Merci bien.
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Geny Montel · il y a
Angoissant. On ne peut pas dire que ce soit l'entente cordiale ! Bravo Henri.
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Henri Golan · il y a
Merci.
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Farida · il y a
Bravo à toi !! On ressent bien l'angoisse du personnage !!!
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Marc Bagnoli · il y a
Un style efficace qui nous plonge en plein cauchemar. Opération réussie. Mon vote.
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Arlo · il y a
Quand deux êtres vivent dans deux mondes parallèles plus rien n'est possible. A chacun ses propres cauchemars. Bravo. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" sélectionné prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Henri Golan · il y a
Merci bien pour ce commentaire.

Je ferai un tour sur ta page pour lire ton poème.

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