4
min

Le marais

364 lectures

166

C’était pourtant une belle journée d’automne. La brume matinale s’était dissipée pour laisser la place à un ciel bleu limpide et à un soleil câlin...
C’était pourtant le premier jour des vacances de la Toussaint, plus de devoirs, plus de leçons pendant une douzaine de jours...
Cependant, Aurélien était triste. Il regardait par la fenêtre de sa chambre, là-bas, au loin, du côté des marais. C’est là qu’Eva avait disparue, à cause de lui. Eva, il la connaissait depuis le jardin d’enfants. Ils avaient été ensemble à l’école maternelle, puis à l’école primaire. Cette année ils étaient tous les deux en classe de cours moyen 2ème année. Ils craignaient par-dessus tout d’être séparés l’année suivante. C’est qu’ils s’aimaient ces deux là. Depuis toujours, ils avaient tout fait ensemble, même les bêtises. Ce souvenir lui fit esquisser un sourire. Il avait entraîné Eva dans cette aventure sans penser aux conséquences. C’était pourtant bien amusant d’aller à la recherche des farfadets dans les marais interdits. Ce mercredi là, après avoir fait leurs devoirs, ils étaient partis, bras dessus bras dessous, sans une once de crainte. Ils avaient marché trois bons kilomètres avant d’arriver aux abords du marais. Ils avaient soudain sentis le terrain devenir meuble sous leurs pieds. L’eau commençait à dépasser le haut de leurs bottes. La brume se levait. Ils avaient l’impression qu’elle sortait de l’eau pour les envelopper d’un épais manteau qui rendait l’univers fantasmagorique. Les sons devenaient étouffés et ils avaient du mal à voir plus loin qu’à cinquante centimètres devant eux. Eva buta sur ce qu’elle prit, au premier abord pour un tronc d’arbre couché. En fait c’était une petite barge. Les deux enfants sautèrent dedans. Ils voulaient aller le plus loin possible, au plus profond des marais pour avoir une chance de rencontrer des farfadets. C’est à ce moment précis qu’un hibou se mit à hululer comme pour donner le signal du départ. La barge démarra toute seule, sans l’aide de la rame qu’Aurélien avait saisie. C’était fantastique. La barge filait dans les marais comme si elle avait été motorisée, fendant la brume devenue si épaisse qu’on aurait pu la couper au couteau. A cette pensée, Aurélien vérifia qu’il avait bien son petit canif dans la poche. Il le prenait toujours, on ne sait jamais. La barge s’était soudain immobilisée. Eva commençait à avoir peur. On n’y voyait plus rien et elle devait hurler pour qu’Aurélien l’entende. Soudain, du fond de la brume les enfants aperçurent des petites lueurs qui venaient vers eux. C’était des feux follets, Il y en avait des centaines, dansant autour d’eux et perçant la brume de leurs clignotements lumineux. C’était beau. Les deux enfants étaient émerveillés. Mais une voix grave vint troubler ce moment de grâce :
- Qui vous a permis d’envahir mon royaume, petits inconscients ?
- Qui êtes-vous Monsieur ?
- Appelez-moi « votre Altesse », je suis le roi des farfadets et vous avez violé mon territoire.
- Nous ne voulions pas vous faire du mal, juste vous rencontrer.
- Qu’à cela ne tienne ! et se tournant vers une armée de petits bonshommes... Embarquez la fille, elle fera une épouse convenable pour mon fils, quant au garçon, abandonnez le dans les marais, le monstre brumeux se chargera de lui. J’ai dit !

Les feux follets ne dansaient plus, et voilà qu’ils s’enfuyaient. Aurélien les voyait s’enfoncer dans la brume. Il entendait au loin la voix d’Eva qui appelait à l’aide. Mais il ne pouvait rien faire. Immobilisé par la peur, noyé dans la brume, il s’assit et se mit à pleurer. Epuisé d’avoir tant pleuré, il s’endormit au fond de la barge.
C’est là que, le lendemain matin, les gendarmes, partis à la recherche des deux enfants le trouvèrent. Mais, hélas, aucune trace d’Eva.
Aurélien, s’en voulait terriblement. Consigné dans sa chambre depuis deux jours, il regardait par la fenêtre, là-bas, au loin du côté des marais envahis par la brume.
Il avait entendu ses parents dire qu’on n’avait toujours pas retrouvée Eva. Sa décision était prise, Aurélien sauterait par la fenêtre, cette nuit, quand la maison serait endormie. Il vaincrait la brume. S’il le fallait, il se battrait contre les farfadets. Il retrouverait Eva, la libèrerait et la ramènerait.
La maison résonnait de silence. Tout le monde dormait. Aurélien ouvrit doucement la fenêtre et sauta. Il avait pris sa lampe de poche et son canif. Il avait conservé un morceau de pain avec un bout de fromage et une pomme pour donner à Eva. Elle devait mourir de faim, là où elle était depuis ces deux derniers jours. Malgré la peur qui le tenaillait, Aurélien affronta la nuit noire. Plus il approchait du marais, plus la brume devenait dense et inquiétante. Mais il devait retrouver Eva coûte que coûte. A présent il était au beau milieu du marais. L’eau remplissait ses bottes de caoutchouc et il avait froid. C’est alors qu’il les aperçu, les petits feux follets dansant. Il les appela :
- Hé ! jolies petites flammes, n’auriez vous pas vu mon ami Eva ?
Mais les feux follets ne lui répondirent pas. Ils se contentèrent de l’encercler, et comme s’ils le prenaient par la main, l’entraînèrent encore plus profondément dans les marais. La brume s’écartait sur leur chemin. On aurait dit qu’elle faisait la révérence à leur passage. Aurélien n’avait plus peur, il était envoûté. Les feux follets le conduisirent jusque devant une grotte. Aurélien entendit des rires, mais oui, c’était le rire d’Eva. Il se précipita à l’intérieur. Eva dansait, entourée par une centaine de petits lutins qui tapaient des mains en chantant. Lorsqu’elle reconnut Aurélien, elle lui sauta au cou :
- Hé bien, tu en as mis du temps pour me rejoindre. Je te présente mes amis les farfadets.
- Ils ne t’ont pas fait de mal ?
- Oh Non, ils sont très gentils et nous nous sommes bien amusés en t’attendant.
- Pourtant, l’autre soir, dans la brume, ils t’ont enlevée et ils m’ont menacé.
- Ils ne m’ont pas enlevée, je les aie suivis avec plaisir, et ils n’ont jamais menacé personne. Tu as dû faire un mauvais rêve lorsque tu t’es endormi dans la barge. Tu sais, ils sont plutôt craintifs. Ils ont peur des humains, alors ils ne sortent que la nuit. La brume les protège. Les feux follets les alertent quand un intrus pénètre leur territoire. Il ne faudra jamais dire à personne où ils se trouvent. Tout le monde doit continuer à croire que les marais sont maudits.
Aurélien était heureux d’avoir retrouvé Eva, mais il sentait, au fond de lui, qu’à partir de cette nuit, tous les deux feraient parti à tout jamais du monde des farfadets, dans la brume du marais.

Le lendemain, tous les habitants du village s’activaient à la recherche, non plus d’un, mais de deux enfants, lorsque, à la tombée du jour, l’un d’eux aperçut la barge.
Au fond de la barge, Eva et Aurélien, enlacés, souriaient. Ils étaient glacés. Et là bas, au plus profond du marais, dans la brume épaisse, deux nouveaux petits feux follets dansaient autour des farfadets.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
166

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Wall-E
Wall-E · il y a
Une parfaite maîtrise de l'écriture. J'arrive un peu tard et c'est bien dommage, mais j'ai savouré chaque mot de cette histoire, alors merci !
·
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
merci beaucoup
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
merci pour votre commentaire, cela m'encourage à continuer d'écrire
·
Image de Dessine moi un mouton
Dessine moi un mouton · il y a
mes votes sont à vous
je suis aussi dans la compétition

·
Image de Bertrand Gille
Bertrand Gille · il y a
Adorable !
Vous avez mes votes !

·
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
merci beaucoup
bonne année

·
Image de Bertrand Gille
Bertrand Gille · il y a
Bonne année à vous également!!!
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Très poétique mais un peu triste.
·
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
merci
bonne année

·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·
Image de Didier Caille
Didier Caille · il y a
Un très beau conte plein de mystère, telle une brume au-dessus d'un marais ;) ...et je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-programme-brume?all-comments=true&update_notif=1514413361#fos_comment_2324627
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Quelle source d'inspiration que "le marais" ! Un conte bien écrit et touchant. Mon vote et mes vœux pour 2018.
·
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
merci beaucoup pour votre commentaire. Jusqu'à présent je me suis contenter d'écrire des contes pour mes petits enfants (en toute intimité), le marais est le 2ème texte que je poste sur le site (en toute humilité), et vos encouragements m'incite à continuer d'écrire des histoires pour mes 4 petiots. Ils aiment bien et m'en redemandent... c'est un bon public !
Une très bonne année 2018 à vous, avec plein de beaux textes (réveillant les souvenirs), comme vous savez si bien le faire.

·
Image de Alizée Villemin
Alizée Villemin · il y a
Bravo pour cette nouvelle à la fin si triste, vous avez mes voix :) Je participe également à ce prix, n'hésitez pas à passer voir ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-a-payer ;) Bonne continuation !
·
Image de Didier Lemoine
Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix. Si vous le désirez, allez visiter "La princesse Alexandra", et pourquoi pas voter pour elle. Pour cela, c'est ici :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra

·