Le mangeur de rêves

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Rien ne me prédisposait à l'écriture sinon un goût immodéré pour les livres. Je suis tombé dans la littérature fantastique et S F très tôt. Je me considère comme un conteur. J'ai écrit une  [+]

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Les hommes ne montaient plus au village de septembre à la fin de la saison d’hiver. La morsure du vent glaciale éclatait les pierres plus surement que la masse. Les chevaux, trop fragiles au froid extrême de la montagne, restaient dans les vallées et n’assuraient plus la liaison avec Horchemont. La route sinueuse et étroite disparaissait sous les épaisses couches blanches mais les froides et terrifiantes légendes bloquaient l’accès au village plus surement que les conditions hivernales.
Dans les vallées, on se méfiait d’Horchemont. Tous savaient qu’avec l’été nul danger ne menaçait le visiteur mais les nuits d’hiver avaient sinistre réputation. Le village, en hibernation, ne battait plus que de son cœur étouffé par une coque de saine peur. Sentiment protecteur s’il en est.
La vieille, immobile sur son lit de crasse, respirait avec difficulté. Seul le chuintement de ses poumons usés troublait le lourd silence de la pièce. La comtoise n’égrainait plus son chapelet d’heures depuis longtemps. Dans l’âtre, les dernières bûches se consumaient, bistrant davantage le manteau de pierre et recouvrant des siècles de suie agglomérée. L’incroyable capharnaüm d’objets empilés au gré du hasard saturait les rares meubles, débordant largement sur le sol.
Les souvenirs gisaient là, empilés, inutiles, dérisoires et pourtant étouffants. Sur le mur blanchi à la chaux, les toiles d’araignées dessinaient des labyrinthes aux schémas tortueux. L’écrasante présence des solives du plafond semblait réduire encore la taille des trop petites fenêtres obstruées par la glace. La vieille attendait, résignée. C’était toujours au long des interminables nuits d’hiver qu’il venait semer la terreur dans son âme.
Il n’avait pas de corps mais, chacun, terré, tremblant au fond de son lit, protection ridicule, se le représentait. Il était le diable, la nuit, le froid, le désespoir des hommes. Il était le poids des regrets, des illusions perdues. Tous l’avaient ressenti une fois dans leur vie, au moment d’un choix douloureux ou d’un manque de courage. La grande ombre oppressante qui écrase la poitrine quand le sommeil fuit sous le poids des pensées douloureuses au cœur de la nuit. La vieille le savait. Elle l’avait affronté tant de fois. Elle avait blanchi au cours des nuits de terreur. Sa peau ridée et desséchée avait pourtant suinté, la sueur froide de la peur indicible. Puis, à force de tremper dans cette absurdité que fut sa vie, elle finit par s’habituer à sa présence. Elle se soumit à la torture, à l’oppression sur la poitrine, prête à céder comme une coque de noix sèche. L’indifférence l’aida à s’affranchir des souvenirs acides. Elle savait à présent que dans chaque maison, dans chaque esprit en sommeil, il opérait.
Il dormait depuis si longtemps, des siècles, des millénaires peut-être. Il attendait dans cette hibernation le jour où, de nouveau, il retrouverait sa splendeur, sa puissance perdue. Il attendait, engourdi au sein des cavernes damnées de sous la montagne, noir voile membraneux. Avec patience il espérait ce jour où on lui ouvrirait de nouveau le monde des humains pour se nourrir et grandir. Pour étendre sa domination et installer le néant. Il attendait.
 présent, il planait au-dessus des maisons d’hommes, traquant les rêves, songes d’enfants pleins de sucre rose et de miel, chimères passions d’adolescentes, onirisme déformant des adultes. Il les absorbait, parsemant de gris toutes les belles couleurs, la douce quiétude du sommeil. Il réveillait les hontes et les lâchetés. Alors les hommes se sentaient si faibles, si désarmés. Au cœur de ces nuits de terreur, la sinistre métamorphose s’opérait, modelant les rêves en cauchemars. Puis tout disparaissait, dissout dans ces ténèbres ineffables.
Tout cela, la vieille le savait. Elle avait connu d’autres lieux tout au long de l’extraordinaire ruban de sa vie.
Il y a très longtemps, elle avait appris à lire et avait étudié les écrits interdits. Sa mémoire s’érodait. Elle connut les incantations qui le réveillaient et l’appelaient. Elle l’avait maitrisé mais il ne s’était soumis à ses désirs que pour mieux s’en affranchir. Jusqu’au jour où il put se dégager des chaînes de la grande loi naturelle.
Alors son appétit grandit et se développa, se nourrissant des espoirs de l’inconscient, semant l’effroi et l’anéantissement au cœur des sinistres nuits. Petit à petit, la folie avait gagné le village et les vivants ne sortaient plus, terrés dans leur peur. La vieille le savait. Elle avait lâché le mal. Cette nuit, un grand calme l’envahissait. Allongée sur le lit, elle l’attendit. Elle était si légère, si peu de vie coulait encore dans ses veines. Elle ne ressentit rien quand l’ombre épaisse la recouvrit, la pénétra et dissout son esprit et son corps. Puis plus rien ne bougea dans la demeure. Alors, fort de sa toute puissance retrouvée, l’ombre s’étendit sur les logis d’hommes et déclencha le festin des rêves et des corps.
Au printemps, quand le soleil réchauffa enfin les routes, ce fut le colporteur et son mulet qui découvrit le village vide. Un village fantôme.
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Thara · il y a
La peur carte maîtresse de votre texte a bien été employée et de belles descriptions pour l'accompagner...
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Marie-Hélène Moreau · il y a
Un texte très bien écrit. Une ambiance prenante
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Keith Simmonds · il y a
Une plume puissante pour évoquer cette ambiance morbide!
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LaNif · il y a
Une atmosphère pesante.Des images fortes. L'effroi est là, lié aux peurs ancestrales. Brrrrr.
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Usus · il y a
Merci à tous ça fait du bien !!
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JAC B · il y a
Des sensations décrites dans un style riche très évocateur. Bonne continuation Usus.
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De margotin · il y a
Mon soutien
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une puissante écriture qui restitue le pouvoir maléfique des peurs cachées . La personnalisation de cette ombre prophétique donne à tout le texte cette montée de la terreur glacée par un paysage immobile.
Un texte original .

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Chantal Sourire · il y a
L'ombre de la mort...Une ambiance lourde, je soutiens !