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Le manche à balai

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Brigitte Prados

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Un homme grand et maigre, pressé, toujours, un courant d’air, qui s’est amouraché très vite de la boutanche avant de s’énamourer de celle qui allait devenir ma mère. On ne se méfie pas assez des sinistrés de la tendresse avec leurs gueules de chiens battus. Ils encouragent l’amour. Comment ce maraud a-t-il pris le temps de concevoir un chiard, comme il dit. Il n’a pas renouvelé cet exploit. Tant mieux. Je suis un moutard unique. Mon départ s’annonçait... compliqué. Un temps, j’ai caressé le rêve qu’une cigogne m’avait lâché devant une mauvaise porte. Là, sur un coup de tête. Paf, un bruit lourd et mat sur le perron. Pure illusion. J’étais bien né de l’union de ces deux êtres qui s’envoyaient des bouteilles à la gueule, vides, pour ne pas gâcher, mais bien coupantes. La lutte contre mon géniteur a absorbé toute mon enfance. Très tôt ce vil échalas s’est mis à fréquenter des gargotes aux effluves de myrrhe, et à visiter des filles aux influences pernicieuses. Un sycophante sans vergogne aux humeurs peccantes. Le courage, ma mère ne l’a pas trouvé dans la maternité mais dans la bouteille, hélas. Du gouleyant dans son gosier plus noir que rose. S’ouvrait devant elle un long chemin de croix. Dans ses moments de lucidité, elle dorlotait les fleurs du jardin, sa seule occupation véritable qui l’apaisait et la rendait presque heureuse. « Pendant que mon salopard de mari visite ses poufiasses », comme elle disait... elle se laissait glisser sur le carrelage de la cuisine et buvait son litron à petites lampées. Menton relevé, paupières fermées, avec l’attitude pénétrée d’une œnologue. Lorsqu’il rentrait, celui qu’on appelle mon père la secouait avec ses bras tentaculaires, la tabassant sans retenue. D’une voix mourante, elle le suppliait d’arrêter. Moi, sous la table, j’observais, atterré et meurtri.
- Toujours vautrée par terre dans ta cotonnade jusqu’aux chevilles qui ne donne plus d’envie, crachait-il, la toux catarrheuse.
Et il mollardait de dégoût, envoyant valdinguer le chat d’un coup de balai. Je tremblais. Ensuite, il se penchait, la face anguleuse et lépreuse. M’attrapait dans ses petits yeux rétrécis par la cruauté. Il lisait ma peur. Son silence me glaçait. Le regard implacable et la lippe méprisante, il me tirait par les cheveux, m’administrant des rossées cuisantes. Je serrais les dents pour ne pas crier. Puis il sortait sur la terrasse traînant derrière lui sa bestialité et sa puanteur. Au moins, le calvaire de ma mère était terminé. Son rimmel devenu fou s’étalait sur ses joues ecchymosées en longues coulées charbonneuses désordonnées. Je pleurais pour elle dans mon cœur d’enfant. La voir dans une telle souffrance me retournait les sangs et les tripes. À travers la fenêtre, je regardais ce minable s’animer tambourinant son faciès de mécréant, de faux vainqueur. Des coups de poing, j’en ai rêvé des milliers de fois, matin, midi et soir. Des biens puissants sur son tarin vérolé pour le lui écraser et le faire pisser, le faire gicler de sang. Et il retournait voir ses merluches vénales maquillées à outrance. Il leur souriait à ces radasses, du sourire enthousiaste de la personne qui veut plaire. Avec des piaulements surexcités, toutes se laissaient peloter par cet homme défroqué, immonde, puant le sang caillé, qui profitait sans réserve des femmes seules complètement paumées.

Ce soir-là, tout s’était habillé de noir. Le ciel, les rues, les murs, mon cœur d’adolescent. Seule tache de couleur dans cette atmosphère triste et morne, un bouquet champêtre au milieu de la table. La pluie verglaçante cinglait les fenêtres. J’avais grelotté toute la soirée. Mon moribond de géniteur était rentré à pas d’heure, la tronche rougeâtre dégoulinante. Une laideur désolante suant d’une fièvre pestilente et méphitique, drapée dans une pelure maculée de souillures et empoissée par les traînées de spiritueux. La langue chargée, visqueuse, nauséabonde, comme une odeur de sang. Le tout empestant la sauvagerie, la barbarie. Avec le chambard qu’il avait fait, cette vermine avait réveillé ma mère. Je le lui avais fait remarquer en le traitant de sale ivrogne. De son timbre emphysémateux, il a ouvert grand sa gueule répugnante, une bouche spumescente, crachant qu’il avait bu que de l’eau. Il puait l’alcool à dix kilomètres. Il m’a frappé dans les tibias avec le manche du balai, ce vachard. J’en ai gardé des cicatrices. Je l’ai attrapé, le manche. Puis ma mère et moi avons déversé des litres de gnôle dans sa fosse, à ce charognard, cassé les bouteilles, recouvrant son corps de tessons.

PRIX

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Image de jusyfa ***
jusyfa *** · il y a
Bonjour Pradoline, je reviens vers vous car J'ai eu le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits ( à chacun sa justice ) en particulier.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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anonyme · il y a
Très bien écrit. Belle découverte aujourd'hui! Je m'abonne. Je vous invite à lire ma TTC en concours, merci d'avance et bonne journée.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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RAC · il y a
Tellement bien écrit qu'on est avec vous pendant tout le récit...mais qu'on est impuissant ...
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jc jr · il y a
J'ai beaucoup aimé la description de cette sombre ambiance habillée d'alcool et de violence. Viendriez-vous découvrir " le bilan " en finale TTC....
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Adlyne Bonhomme · il y a
Magnifique, belle écriture bravo

Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Brigitte Prados · il y a
Merci pour votre venue, Adlyne, et pour votre invitation ! Bonne soirée.
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Jean Calbrix · il y a
Quelle maîtrise de notre belle langue pour décrire le sordide ! Bravo, Pradoline ! Je clique sur j'aime à la folie.
Vous avez aimé Mumba et je vous en remercie. Je vous invite à une petite ballade dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Brigitte Prados · il y a
Jean, je vous remercie pour votre enthousiasme !
Me suis faufilée entre les dunes... J'ai aimé votre setter et votre alouette... Un moment de plénitude...

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Pradoline. Vous avez aimé mon setter, alors je parie que vous aimerez "Paysage nocturne" tout autant ! : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien écrite pour décrire cette situation réaliste !
Une invitation à venir découvrir et soutenir “Didi et Titi” qui est
en FINALE pour le Prix Faites Sourire Catégorie Jeunesse 2018.
Merci d’avance et bon dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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Brigitte Prados · il y a
Merci, Keith ! À bientôt sur votre page.
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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Pradoline !
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JPM · il y a
Ben dis donc quel arsenal de mots pour décrire une situation trop fréquente...
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un de tes textes
Il est comme toujours excellemment écrit
Gros bisous

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Brigitte Prados · il y a
Merci, JPM ! Tu l'as dit... J'y ai mis le paquet ! Fallait bien ça pour cet énergumène malveillant ! C'est gentil à toi d'être passé. Gros bisous.
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M. Iraje · il y a
Lecture tardive, mais enthousiaste, encore que le terme ne soit pas trop en phase avec le thème ...
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Brigitte Prados · il y a
Merci, Miraje, pour votre venue. Très sympa à vous !
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Lange Rostre · il y a
Et on a envie de dire une chose: bien fait pour lui.!. Très belle écriture, le choix des mots justes....
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Brigitte Prados · il y a
Je vous remercie, Lange Rostre, pour votre passage et votre appréciation. Belle soirée.
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