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Clément Paquis

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Pourquoi on a aimé ?

Il faut toujours se méfier du gratuit… Entre fantastique, noir et humour grinçant, cette histoire à chute est suffisamment bien menée pour que ...

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J'étais attablé dans la zone non-fumeur du prestigieux Gourmet de Sèze, à Lyon. Je fêtais mon embauche. Nous étions le 9 avril 1995, j'avais dix-neuf ans et j'avais signé la veille mon premier contrat de travail. Un petit poste de télévision écran plat – un snobisme pour l'époque – était disposé dans un coin de la pièce. Il diffusait une édition spéciale consacrée au second tour de l'élection présidentielle. Chirac était donné gagnant, de peu, mais gagnant tout de même. Je n'avais pas voté. La politique, à l'époque, ne m'intéressait guère. Ce qui captivait mon attention, pour l'heure, c'était ce pavé de saumon dans mon assiette. Encerclé par une armée de pommes de terre vapeurs, le tout saupoudré de coriandre, habilement citronné et dressé d'une façon admirable. Si j'avais eu un smartphone, à l'époque, j'aurais très certainement immortalisé ce plat d'un ou deux clichés.

Fier comme un paon, je devais sembler quelque peu maladroit devant mon assiette. Nous étions deux clients à dîner seuls ce soir-là. L'autre était attablé un peu plus loin, près d'une fenêtre. Il dégustait avec délectation un gigantesque plateau de fruits de mer. Des huîtres, des langoustines, des pinces de crabes, quelques écrevisses et de nombreux coquillages dont j'ignorais la nature. L'homme semblait au paradis des papilles et ne s'interrompait dans son repas que pour se servir une rasade de ce que je devinais être du pinot gris. Le voir manger faisait plaisir, littéralement. Il transpirait la jouissance et cette expression de bien-être sur son visage était incroyablement communicative. Pourtant, à la fin de son repas, alors que je venais de commander un verre de cognac en guise de digestif et que la serveuse était venue lui remettre l'addition, il avait annoncé sans honte, un large sourire aux lèvres : « Désolé, je n'ai pas un rond pour payer ma note. »

Le directeur de l'établissement avait été aussitôt alerté et on pouvait deviner à l'expression de son visage qu'il n'était pas du genre à prendre à la rigolade ce type de provocation. Pourtant, après quelques échanges qui m'avaient semblé plus que tendus, le client aux crustacés s'était levé et avait tendu au directeur une main ouverte, comme pour sceller un arrangement. Le patron avait hésité une seconde, puis avait saisi la main tendue. Je n'en avais pas raté une miette mais n'avait malheureusement rien pu saisir de ce qui s'était dit.

Curieux, je l'ai toujours été. Dans des proportions raisonnables, la plupart du temps, mais allez savoir pourquoi, je me sentais cette-fois ci résolu à connaître le fin mot de l'histoire. C'est ainsi que je m'étais retrouvé à filer à bonne distance l'inconnu du restaurant. Il émanait de sa personne une sorte d'aura intrigante. On aurait pu croire qu'il s'était recouvert le corps d'un genre de baume aphrodisiaque, et aussi étrange que cela puisse paraître, je parvenais à le suivre à l'odeur.

— Que voulez-vous, au juste ? Un rendez-vous ? Un conseil ? Autre chose ?
J'avais, je le croyais, perdu sa trace dans le dédale des traboules du vieux Lyon quand il avait brusquement surgit derrière moi, silencieux, comme vêtu des ombres de la nuit.
— Je... nous dînions dans le même restaurant, ce soir. Je vous ai vu négocier votre repas avec le patron. Et je suis d'un naturel curieux, alors...
— Curieux, dites-vous ? Votre sens de la curiosité se confond presque avec l'idée que je me fais du voyeurisme, cher ami ! Mais trêves de galéjades. J'ai fort bien dîné et je suis près, à titre exceptionnel, à réaliser l'un de vos vœux sans contrepartie. Petit veinard que vous êtes !

Devant mon expression dubitative, l'homme s'était décidé à me dresser un court portrait de sa personne. Sylphe de son état, il était connu sous de multiples noms. Le plus usité était Le Malicieux. Il parcourait le monde, exauçant les vœux des uns et des autres en échange d'un repas, d'une semaine de croisière, d'une nuit d'amour ou encore d'une pension complète à l'hôtel ou ailleurs. Habituellement, il monnayait ses services. Parfois pour peu de choses, parfois en échange de sommes astronomiques, mais rares étaient ses moments de générosité. Et celui-ci en était un. Au patron de l'hôtel, il avait accordé dix années de vie supplémentaires en échange de la gratuité de son repas. À moi, il offrait un souhait sans contrepartie.

J'ai toujours considéré que le pays était mal gouverné. Et vous savez, ces sortes d'antiennes qu'on entend bien souvent dans la bouche des ivrognes de bistrots, « Si j'étais le gouvernement... Si j'avais le pouvoir », m'ont toujours fait soupirer à cause de la vacuité de ceux qui les prononçaient. Mais voilà que j'avais la possibilité, concrète, de prendre à deux mains le gouvernail du pouvoir et d'imposer ma politique à tous. Comment aurais-je pu ne pas saisir pareille occasion ?

— Je souhaite devenir le chef absolu de la nation française ! avais-je solennellement déclaré. Un voile de lassitude était alors passé sur le visage du sylphe, trahissant un désenchantement découlant sans doute du manque d'originalité dans le choix des vœux de ses interlocuteurs, et puis un mouvement de la main devant mon visage, et tout était devenu gris. Les teintes sombres des ruelles autour de moi se mêlaient à la carnation cendrée de l'homme à qui je venais de demander le pouvoir. Puis tout vira progressivement au noir, une sorte de fondu artistique, comme dans un jeu d'ombres.

— Debout, citoyen ! C'est l'heure de payer pour le sang des patriotes que tu as versé !
La douleur, d'abord. Vive, transperçant mon visage. Et puis le sang qui coulait le long de mes joues et jusque sur mon cou, mon torse et mes bras. Deux types me traînaient vers une charrette où m'attendaient une poignée d'hommes aux mains entravées dans le dos, simplement vêtus d'une chemise blanche à col ouvert. Je voulais crier, demander où l'on m'emmenait mais je ne pouvais bouger la mâchoire. Je souffrais atrocement.

Je la reconnus immédiatement. La Veuve, le rasoir national, la guillotine. Au sommet de l'échafaud, le bourreau m'attendait, un sourire aux lèvres.
— Étrange de vous avoir comme client, monsieur Robespierre, vous qui m'en avez tant fourni.

Et alors que l'on me sanglait à cette planche encore trempée du sang des suppliciés, je pus distinguer dans la foule un visage connu, celui du sylphe, hilare, comme fier du bon tour qu'il venait de me jouer.
— Vous avouerez que pour une prestation gratuite, ça ne méritait pas beaucoup plus ! cria t-il à mon endroit.
Et puis un clang, bruit familier du mécanisme que l'on remonte. Le temps se fige, la foule retient son souffle, roulement de tambour, et puis des ombres, noires, opaques. Les dernières.

PRIX

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Parfumsdemots · il y a
Bien écrit ,captivant ...mais quelle fin horrible ...
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thierry · il y a
tourner 7 fois sa langue même pour faire un voeu
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Lyn17 · il y a
😂😂😂😂 Ah là c'est trop plaisant!
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Joëlle Brethes · il y a
Dzoiiiing… Clac…
Oups !...

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Marie Quinio · il y a
Et un macaron, un ! ;) J'aime bien votre style
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Pierre de silence · il y a
Chute bien tranchante. Macaron mérité.
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JACB · il y a
Bravo pour ce petit macaron Clément !
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Stéphane Livino · il y a
La curiosité implacablement sanctionnée ! Dissuasif... Bravo!
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Pascal Gos · il y a
Je vous donne ma voix pour ce texte que j'ai apprécié.
A l'occasion d'un détour, venez me lire
** le bonheur des choses imparfaites**
https://short-edition.com/fr/auteur/pascal-gos

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coquelicot · il y a
mes voix pour cette fin inédite et moralisatrice
Tenté par mon monde ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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