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Le maître du royaume de l'entre deux

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Pénélope

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Le noble roi Artus était courbé sur de vieux parchemins qu’il consultait régulièrement pour revoir sa généalogie : des lignées de perroquets, de pigeons, de colibris et bien d’autres encore car Artus était le roi de tous les oiseaux du Monde de l’Entre Deux. Depuis des années il régnait sur les cimes des arbres comme l’avaient fait ses ancêtres. Mais il y avait quelques cases vides sur son arbre et cela le tourmentait. Certains membres de sa famille plus ou moins éloignée étaient tombés dans l’oubli et n’avaient pas été notifiés. Et pire que tout, sa branche allait devenir une branche morte car il n’avait pas de descendant. En tant que rapace, il avait eu beaucoup de pouvoir mais très peu de compagnes. Longtemps craint, respecté et obéi, son autorité s’érodait maintenant et les oiseaux s’étaient mis à faire n’importe quoi. Ils migraient dans de mauvaises directions ou à la mauvaise saison. Ils s’agglutinaient tous à certains endroits en piaillant incessamment et en créant des troubles de voisinage. Les pigeons ne roucoulaient plus comme avant. Les hirondelles oubliaient de se ranger sur les branches basses pour annoncer la pluie et le cri de l’alouette, le plus gai du matin, ne se faisait plus entendre. Les moineaux trop nombreux étaient devenus insolents et nerveux. Le chant du rossignol n’était plus le même non plus et certains mauvais esprits disaient qu’on devrait leur crever les yeux comme certains humains l’avaient fait jadis.

Il y avait donc quelque chose de détraqué dans le monde des oiseaux. Il est vrai que les pluies incessantes, les inondations et les glissements de terrain avaient quelque peu chamboulé la vie de la canopée et affecté l’équilibre et la raison de ses occupants. Quand ce n’était pas le vent qui les rendait fous en agitant les branches et les ployant jusqu’à les briser. Il y avait une ambiance de catastrophe et de fin de siècle et le vieux roi ne parvenait à calmer les esprits. Les oiseaux accusaient les habitants d’en-bas, ceux de la mangrove et des marais, les soupçonnant de comploter avec les monstres marins qui étaient à l’origine de toutes les catastrophes. On ne savait jamais de quel bord ils étaient. Comme ils se complaisaient les pieds dans l’eau, qui disait qu’ils ne se réjouissaient pas de toutes ces inondations et débordements ? Ça n’aurait étonné personne de découvrir qu’ils sympathisaient avec les féroces créatures des océans. Les oiseaux ne faisaient que survoler la mer et la connaissaient mal. Ils s’imaginaient que les courants, les vagues et les tempêtes étaient volontairement créés par des poissons géants qui en voulaient aux habitants du monde de l’Entre Deux, entre ciel et mer.

Le vieux roi s’inquiétait pour son royaume et aurait bien aimé savoir qui lui succèderait. Il était assisté par son ministre Corvado, un vautour très laid à l’allure sinistre qui tenait très bien les comptes mais n’avait pas la stature pour gouverner. Il manquait de charisme et de panache. Pour mettre de l’ordre, il aurait fallu un oiseau qui sache aussi s’imposer auprès des créatures des mers afin de mettre fin aux querelles et soupçons à l’encontre des occupants de la mangrove et des lagunes. Peut-être qu’un goéland aurait pu rapprocher tout le monde et faire cesser ces calomnies et cette paranoïa néfaste. Mais y en avait-il un à la hauteur de la tâche ? Il fallait faire vite face à la menace des paons qui étaient avides de pouvoir car ils se savaient beaux et d’allure princière mais ils étaient bien trop imbus d’eux-mêmes pour faire régner l’ordre et la justice. Il fallait les voir se pavaner devant les autres volatiles pour attirer l’attention. Le roi consulta à nouveau ses archives pour découvrir quelque héritier potentiel, un prince digne de ce nom, oublié quelque part, mais à force de tourner les lourdes pages dans tous les sens, il en perdit ses plumes.

C’est alors qu’un soir, son messager le hibou lui fit part d’une étrange nouvelle. Les flamands roses avaient trouvé un œuf qui ne leur appartenait pas et s’inquiétaient de voir surgir n’importe quoi au milieu de leur territoire. Le roi envoya un escadron d’autruches pour aller chercher cet œuf afin qu’on l’examine. Peut-être n’était-ce qu’une grosse perle de nacre venue de la mer. Les autruches eurent vite fait de ramener l’œuf en courant de toutes leurs longues pattes. Il s’agissait bien d’un œuf mais d’apparence molle et légèrement rougeâtre. Le roi fut tenté de le remiser dans la caverne des oeufs perdus, où étaient conservés pendant quelque temps tous les œufs volés, oubliés ou égarés. Il y en avait de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Mais trouvé à proximité de l’eau, l’occupant de cette coquille était peut-être celui qui allait réconcilier le monde du ciel et celui de l’eau. Peut-être était-il le fruit des amours d’un jour d’un oiseau qui faisait sa toilette au bord du fleuve et d’un poisson qui remontait par-là ? Il décida de le faire couver par une grosse poule faisane qui acceptait volontiers de couver les œufs des autres sans s’attacher exagérément aux oisillons qui naissaient. On fit un nid de varech pour accueillir au mieux cet embryon probablement d’origine marine.

L’œuf se mit à grossir et le jour de l’éclosion arriva. L’impatience de chacun était à son comble et une armée de pics verts se mirent à tambouriner sur les arbres pour annoncer la naissance. Tous les curieux accoururent pour découvrir le nouvel arrivant. Un petit bec apparut, puis un petit corps couvert d’écailles multicolores mais de petites ailes duveteuses pointaient également. Quant aux pattes, elles étaient résolument palmées. Le nouveau-né n’était pas vraiment beau mais tous les oisillons n’ont-ils pas une drôle de tête ?

Celui-ci, en grandissant, devint de plus en plus surprenant et presque beau. Il était très calme, ne piaillait pas mais était aimé et respecté de tous en raison de sa singularité et n’avait-il pas été recueilli, choisi puis formé par le roi lui-même pour devenir celui qui allait réconcilier les habitants du Monde de l’Entre-Deux ? Quand le roi mourut, ce prince inattendu monta sur le trône. Il s’avéra être le plus parfait des ambassadeurs entre le ciel et la mer. Ses écailles lui permettaient d’aller rendre visite aux poissons sans être inquiété, contrairement aux canards dont les pattes palmées ne suffisaient pas pour naviguer au milieu du monde des eaux sans susciter de soupçons. Le prince hybride accompagnait les habitants des mers et des eaux dans leurs magnifiques randonnées subaquatiques parmi les rochers et quelquefois les coraux. Il faisait quelques bulles avec eux après avoir établi des liens précieux avec les plus influents, puis sortait discrètement de l’eau et déployait ses ailes qui étaient assez puissantes pour lui permettre d’aller se percher au faîte des plus hauts arbres pour contempler son royaume pacifié.

Les oiseaux oublièrent leur crainte de monstres marins imaginaires responsables d’après eux de tous les maléfices. Le monde de l’Entre Deux s’apaisa pendant le règne de celui qu’on finit par nommer le Prince Oublié car on ne savait d’où il venait vraiment et n’était-il pas sorti d’un œuf oublié entre la terre et l’eau. Les choses ne s’arrangèrent hélas pas aussi bien pour les petits habitants des mers car malgré les tentatives de négociations, les pélicans, les cormorans et les hérons refusèrent de cesser leurs massacres de poissons qui constituaient leur pitance. Mais ces oiseaux-là n’étaient-ils pas à moitié poissons eux-mêmes à force de passer leur vie les pieds dans l’eau et de rôder en permanence à proximité de la mer ?

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Aurélien Azam · il y a
Un bon récit, avec beaucoup d'imagination dans son univers volatile ! C'est bien écrit, et ça se lit avec plaisir. Seule la fin me laisse un goût d'inachevé, ce Prince Oublié n'est pas assez incarné.
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Hervé Poudat · il y a
Un conte de l'Entre Deux pour un Prince de l'Entre Aide. *****
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

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Hervé Poudat · il y a
Chère Pénélope, goujat que je suis ! Il y a 6 jours je vous donnais mes voix pour votre joli conte.
Dans les faits, j'ai oubli de le faire. J'ai pas cliqué !!! C'est réparé, désolé.

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De margotin · il y a
Jolin

Je vous invite à découvrir Nilie . Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

Merci beaucoup

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Chantane P. · il y a
un joli conte
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Philippe Larue · il y a
Ma moitié a votée. QUAND EST-IL POUR VOUS? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ivan-le-terrible
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Isabelle Lambin · il y a
Un nouveau moitié oiseau, moitié poisson porteur d'une promesse possible de paix entre les mondes de l'air et des mers. Belle idée
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M. Iraje · il y a
Comment ne pas venir voter en sifflotant " Un petit poisson, un petit oiseau s'aimaient d'amour teeeendre " ♫♫♪♪♫♪♪
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michel jarrié · il y a
Un régal de lecture Penelope. Savez-vous que j'ai craint que de l'oeuf jaillisse un petit crocodile !
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Pénélope · il y a
Dieu merci non! Il n'aurait certainement pas apporté la paix dans le royaume!
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Fleur A. · il y a
Très joli texte ...j attends une suite!
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Pénélope · il y a
Voudriez-vous que le prince se marie? Avec qui? Un oiseau? Un poisson?
Je crains le pire pour l'équilibre de notre royaume...

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Jean-François Joubert · il y a
5 étoiles et j'adore l'idée de départ... des oiseaux... une invitation à lire le roi des cons https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-roi-a-mille-le-temps?all-comments=1&update_notif=1577391650#fos_comment_3954072