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Le Maître des histoires

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Hervé Poudat

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Finaliste
Sélection Public

Il se réveille au milieu d’une multitude de lumières clignotantes. L’odeur est pestilentielle. Tout un tas d’objets hétéroclites traînent dans la pièce, des bouteilles de plastique, des chaussures, des livres et un miroir en plein milieu qui lui renvoie un visage qu’il ne reconnaît pas.
- Bien entendu ce n’est pas moi, s’entend-il marmonner.
Il a encore changé d’apparence et c’est presque rassurant dans cet espace qui ne l’est pas. En général, c’est lui qui invente les histoires. Lui qui arpente ses décors. Mais, parfois, à son grand désarroi, il est la marionnette de quelqu’un d’autre.
Il tâte sa ceinture pour constater que son épée est toujours dans son fourreau. L’arme, elle, suit son maître
- Maître, Maître, il faut y aller, le charme ne va pas opérer bien longtemps. Si la bête se réveille, je ne donne pas cher de notre peau.
Une ombre s’enfuit dans un boyau obscur qui s’ouvre dans la pièce.
Il court derrière elle. Les aspérités des murs suintent d’un liquide gluant. De la lumière plus loin tend ses bras pour l’agripper. Il accélère pour la rejoindre. Il distingue mieux son guide, du moins la grosse bosse qui lui déforme le dos et ses grands pieds crochus qui clapotent dans l’humidité visqueuse du sol.
Un Joul.
Il les croyait exilés à jamais.
Il débouche dans le jour, avec la désagréable impression d’être passé entre deux rangées de crocs acérés. Il se retourne et crie de stupeur en découvrant la gueule béante du Pantaghor dont il vient de s’évader. Le géant ailé est juste endormi. Ses écailles se soulèvent lentement, tels les soufflets d’un harmonium, au rythme de sa respiration. Les mâchoires sont maintenues ouvertes par des troncs d’arbres fichés à l’intérieur. Les paupières mi-closes filtrent un regard anesthésié. Une ovation le tire de sa surprise. Plusieurs régiments de Jouls font du bruit en se frappant conjointement la bosse. Une ode de bienvenue qui le touche directement au cœur et atténue un peu l’image moins reluisante des dizaines de Jouls éventrés, écrabouillés qui jonchent le sol ensanglanté. Le combat a été rude avec la bête.
- Cela fait des lunes qu’on tente de vous libérer. Le Pantaghor est intouchable dans les airs, et sur terre il faut attendre qu’il crotte pour perdre un peu de sa superbe.
Le bossu lui montre sa sarbacane charmeuse.
- Il faut atteindre la peau sous les écailles. Nous avons été défaits plusieurs fois et perdus moult guerriers.
Le Maître sent ses souvenirs refaire surface. Lui aussi avait combattu le Pantaghor qui gardait le royaume obscur des Reinogresses, cette armée de gloutonnes qui terrorisaient le peuple des hommes, fondaient sur les villes pour se repaître. Il avait maintes fois repoussé les assaillantes, lui, l’Invincible, celui qui ne pouvait pas mourir depuis qu’il s’était baigné dans une larme magique. Celle d’un Dieu dont il avait sauvé le reflet dans un lac menacé de sécheresse. Elles l’avaient piégé en prétextant un quelconque accord de paix et l’avaient fait avaler vivant par le Pantaghor.
- On est sorti de notre retraite pour vous sauver.
- Je vous paierai 10 écus par guerrier mort et 20 de plus pour chaque survivants.
Il savait les Jouls très courageux. Très vénaux aussi. Plus sûrement, ils craignaient d’être le prochain repas des Reinogresses quand elles en auraient fini avec les hommes.
- Il faut profiter de la surprise pour attaquer le palais des cannibales, dit le Maître.
Le bossu se renfrogne.
- Le Pantaghor sera réveillé avant même qu’on aborde les contreforts de leur royaume et nous serons décimés, défaits, décabossés.
- Sauf que la bête dort encore et que l’occasion est trop bonne.
Le Maître fait volte-face et escalade le monstre en s’aidant des aspérités des écailles. Arrivé au bord de la paupière, il tire son épée du fourreau et plonge l’arme dans la cornée, plusieurs fois. La bête s’arc-boute mollement, les effets du charme ne sont pas encore complètement effacés. Le Maître se précipite vers l’autre paupière. Elle est complètement ouverte et l’œil scintille d’un éclat vengeur. Il a juste le temps d’enfoncer son arme dans le cristallin avant que la bête se cabre de douleur et l’expédie au sol.
Craignant le courroux du monstre, les Jouls ont déguerpi. Le Pantaghor tourne sur lui-même en geignant, il a perdu sa boussole interne. Il s’est débarrassé des troncs d’arbres qui maintenaient ses mâchoires ouvertes en les écrabouillant comme de simples fétus de pailles et râle en mordant l’air.
Il ne fait pas bon rester à proximité.
Le Maître court en direction de la forêt où se sont réfugiés les Jouls.
La bête est vaincue, aveugle pour l’éternité. Si toutefois elle parvient à s’envoler, elle se perdra à jamais dans le ciel. Sans vigile, Les Reinogresses sont vulnérables.
- Il faut réunir tous les peuples de la planète en état de se battre et nous débarrasser de ces Reinogresses à jamais.
Il pense à tous ceux que les scélérates ont réduit au silence, à l’esclavage et qui rêvent de vengeance. Le Aiglous des grandes cimes et leur admirable chef qui avait été croqué en place publique pour l’exemple, les survivants des Légions Blanches décimées dans les vallées enneigées des Traversins, les géants patauds qui restaient blottis au fond des lacs de Simour et n’attendaient qu’un signe pour se relever, les Grondins des Hautes Herbes d’Eboué, les Kors-jumelles des immenses plages d’Igny. Si tout ce joli monde met ses rancœurs de côté et ses forces en commun, on peut bouter les Reinogresses orphelines du Pantaghor hors de la planète.
Le Maître ne se fait pas d’illusion, les guerres intestines entre les peuples de la Terre reprendront et les hommes, aujourd’hui asservis, ne seront pas en reste.
Mais c’est au nom des différences, pour la liberté de chacun de penser autrement, qu’il faut se relever et combattre.

.../...

Le champ de bataille n’est qu’un immense charnier, où se mêlent les cadavres des peuples opprimés et les corps bedonnants des souveraines. Mais très vite les Dialys sortent de terre et éclatent en une multitude de fleurs qui recouvrent le charnier d’un linceul chamarré.
C’est le champ fleuri de la victoire.
Le Maître a sifflé la fin des hostilités quand il a vu le dernier vaisseau des Reinogresses disparaître dans le ciel.
Il avait fallu se battre bourg par bourg, rues par rues pour se débarrasser de l’ennemi. Les humains s’étaient soulevés pour participer au combat. Les pertes étaient immenses.
Le Maître contemple la victoire, sa victoire. Son regard acéré lui permet d’embrasser la planète entière d’un simple coup d’œil.
Qu’il est commode de pouvoir changer le cours de l’histoire juste par le bon vouloir.
Il se sent soudain envahi d’une étrange torpeur, ses bras sont lourds et ses jambes ne le retiennent plus. Il a cette étrange sensation de s’enfoncer dans le sol.
Il tombe.

.../...

Il entrouvre un œil, juste le temps de voir des lumières clignotantes autour de lui. Il lâche un soupir désespéré. Serait-il retourné dans le ventre du Pantaghor ? Il lui faut un miroir. Est-il encore quelqu’un d’autre ? Il tente de se relever, mais une main bienveillante se pose sur son épaule.
- Ne bougez pas. Vous n’êtes pas en état de vous lever.
Dans son regard encore brumeux, il distingue deux ombres blanches debout à ses pieds.
- Alors, le petit prince de la rue, comment vous sentez vous ? fait la voix d’une silhouette qui s’avance vers lui.
Le médecin de garde s’était fait raconter l’histoire de ce jeune homme qui venait de sortir du coma. Il avait été retrouvé trois jours auparavant en état d‘hypothermie sous un pont de la Seine. Un SDF notoire que ses compagnons d’infortune appelaient « le petit prince de la rue » parce qu’il passait son temps à inventer des histoires qu’il racontait aux enfants contre quelques piécettes. Il était connu du coté de Montmartre.
- Vous avez de la famille ? Quelqu’un que l’on pourrait avertir ?
L’infirmière se penche à l’oreille du médecin.
- Personne ne s’est inquiété de lui depuis trois jours.
L’interne hausse les épaules, défaitiste.
- C’est Le Prince oublié.

PRIX

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Hervé Poudat  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour à toutes et tous,
Le combat fut rude, les armes fourbies se sont entrechoquées, les armures se sont désintégrées. Ce fut une épopée digne des plus belles pages guerrières des mondes de l’En-delà. Le Maître des histoires est un survivant, pas bien valide, fourbu, l’œil moribond, les muscles endoloris. Il est mal en point, oui, juché sur son Gitraf qui tremble de ses 8 pattes. Des cocbelles plein les yeux. Ira-t-il jusqu'au bout, ou va-t-il se désagréger face à des combattants tous plus aguerris les uns que les autres ? Il ne tient qu'à vous de l'aider à grimper les dernières marches pour vaincre la Tour des Pères-Sang.
Non, je divague. L'effroi de la dernière bataille sans doute.
Ce fut une belle épreuve et ma sélection c'est à vous que je la dois. Alors merci de tout cœur et s'il vous reste un peu de temps, alors on continue ensemble.

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Ikouk OL · il y a
Belle Histoire. Narration parfaite J'aime
(https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/euskal).

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Hervé Poudat · il y a
Merci pour votre lecture.
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Del Lia · il y a
Ce Prince m’avait échappé et mon Prince l’a signalé 😊 J’aime l’univers de ce Prince qui me rappelle celui du petit Calvin (et Hobbs), malheureusement le vôtre est moins chanceux que ce dernier. Bravo ! Si vous avez le temps et l’envie, LA QUESTION est en finale dans la catégorie Nouvelles. Merci 🤗
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Hervé Poudat · il y a
Les remerciement tardifs d'un confiné pour vos sympathiques commentaires. Je vais de ce pas me poser "la question ".
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LaNif · il y a
Bonsoir Hervé, Moi aussi je l'avais loupé votre Prince oublié. J'ai adoré. Je n'aurai qu'un seul mot pour vous : Encore !
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Domi Roca · il y a
Félicitations !!
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Hervé Poudat · il y a
Merci Domi.
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Anges Addison · il y a
Mais quelle imagination et la chute est inattendue, bravo pour ce récit qui m' a fait rêver ! Amicalement, Anges :)
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Hervé Poudat · il y a
Merci Anges pour votre lecture et vos appréciations.
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Domi Roca · il y a
A voté !
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Hervé Poudat · il y a
Merci Domi pour ce vote.
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Anne-Marie JOBIN · il y a
Ai beaucoup apprécié cette histoire. La narration est parfaite. Vous êtes un véritable Maître, cher Hervé.
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Hervé Poudat · il y a
Merci Anne-Marie pour votre lecture et votre soutien.
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Maud Garnier · il y a
Belle imagination 👏👏👏
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Hervé Poudat · il y a
Merci Maud. A la prochaine.
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Soseki · il y a
Beaucoup aimé vous découvrir !
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Hervé Poudat · il y a
Merci Soseki, c'est avec grand plaisir.
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
J'ai aimé.
Je me suis abonné.
Hé bien grimpons et grimpons encore mon Cher HERVE
Je suis du côté de chez SWAN:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Hervé Poudat · il y a
Merci Mohamed de votre lecture. Je vais de ce pas sur votre page.