17875 lectures

179

Qualifié

Rue des quatre fusillés (au treize pour préciser), juste en face du café où l'on faisait son tiercé, depuis toujours existait un magasin de jouets.
Une vitrine étudiée selon le mois de l'année : jeux d'extérieur en juillet, le contraire en février.
Pas d'enseigne illuminée du genre Grande récré ou bien Le king du jouet, mais un panneau accroché à la gauche de l'entrée : « Le buisson des écoliers ».
On pouvait y acheter des soldats et des poupées, quelques têtes à coiffer, divers jeux de société, des figurines Disney ou de héros de BD – graphic novel en anglais – telles que l'homme araignée, des drones téléguidés et des engins de chantier, des peluches (en quantité), des cerf-volants (qui volaient), et des camions de pompiers.
On pouvait même y trouver des jeux en bois fabriqués dans le Jura (obligé) : des toupies, des bilboquets, des puzzles pour les bébés, des chalets à assembler et des animaux sculptés, des chevaux qui basculaient, des jeux de boules carrées, des yoyos et des sifflets.
Mais surtout en vérité, on pouvait y dénicher des sortes d'antiquités (pour certaines qui dataient d'avant les siècles passés !) : le Trictrac, le Révertier, le Tourne case, le Jacquet, le Joueur et le Laquet, le Fallas, le Garanguet, et puis l'Hombre et le Piquet, le Cul-bas et l'Écarté, la Tontine (et j'en omet) ; jeux de cartes ou de dés, de tables ou bien damiers pour certains presque oubliés que l'on ne saurait trouver même en cherchant sur E-bay.
La boutique ne faisait que trente mètres carrés (le tout bien sûr équipé d'un accès handicapés), chaque espace était comblé suivant la norme indiquée : des étagères couraient du plafond jusqu'au plancher, sur lesquelles étaient rangés jouets divers (ou d'été), un escabeau permettait d'accéder aux dits jouets, un comptoir en merisier pour enfin les emballer, les vendre et les encaisser.
Et tout au fond se trouvait la porte de l'atelier : moins de dix mètres carrés, un établi en acier, une fenêtre orientée vers le soleil au coucher, des étagères placées en face et sur les côtés... et des avions de papier par centaines et milliers ! Tous d'un blanc immaculé ! Tailles et formes variaient (certains étaient fuselés d'autres plutôt ramassés), mais tous autant qu'ils étaient planaient sans jamais dévier d'un vol précis et léger. La moitié était posée et l'autre était accrochée, qui pouvait se balancer au gré d'un souffle soufflé. Lorsqu'un courant d'air passait, l'escadrille se mouvait en un étrange ballet. Quand aucun vent ne passait, l'univers en son entier semblait presque se figer.
Dans ce modeste atelier, un vieil homme très âgé rêvait de pouvoir voler. Il rêvait de liberté, de brises et d'alizés. Il se voyait survoler les plaines et les sommets, les océans, les marais, les déserts et les forêts. Il aurait voulu aller là où les oiseaux migraient lorsque l'hiver s'annonçait. Il aurait vraiment aimé pouvoir un jour se poser dans les radieuses contrées où les mots savent chanter.
Mais il n'était pas doté du talent de s'envoler.
Il n'était en vérité qu'un homme qui voyageait dans les cieux de ses pensées.
Alors il continuait de plier et de plier chaque jour de chaque année, dimanches et jours fériés.
Jamais il ne s'arrêtait.

C'est un soir du mois de mai où des bourrasques soufflaient à décorner les béliers (et aussi les bovidés), que le passant qui passait eu le regard attiré par un tourbillon nimbé de mille et mille reflets : un vieil homme s'élevait au dessus de la chaussée, des toits et des cheminées, au milieu de la nuée de ses avions de papier.
Il était ainsi porté au dessus de la cité.
Quelques secondes figées.
Juste un froissement léger.
L'écho d'un rire discret.
Puis l'horizon. À jamais.

PRIX

Image de Été 2019
179

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Sophie Claquin Le Bourhis
Sophie Claquin Le Bourhis · il y a
Tres belle histoire , les enfants ont adoré.
·
Image de Mehdi Dinar
Mehdi Dinar · il y a
Belle rédaction... mes encouragements !
·
Image de Doulian El-Badhir
Doulian El-Badhir · il y a
C a cause de loli
·
Image de Doulian El-Badhir
Doulian El-Badhir · il y a
J'aime pas
·
Image de Doulian El-Badhir
Doulian El-Badhir · il y a
Éclaté
·
Image de Doulian El-Badhir
Doulian El-Badhir · il y a
C'est nul
·
Image de Katell
Katell · il y a
C'est magnifique, la fin m'a fait penser à la scène de Marie Popins où le vieux monsieur, son oncle je crois, s'envole en riant.... en entraînant tout le monde autour de lui
·
Image de Charlotte Faller
Charlotte Faller · il y a
Ma petite fille et moi-même avons appréciées cette histoire pleine d'humour.
Une histoire qui fait ressurgir des souvenirs d'enfant.

·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Je me suis régalée de cette histoire pleine d'humour.
·
Image de Abd El Jalil Raissi
Abd El Jalil Raissi · il y a
C est une Bon histoire continue com ça
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Il était un cordonnier qui fabriquait des souliers. Il n'était pas mal chaussé, mais n'avait jamais trouvé les bottes qu'il recherchait. Les mocassins, les nu-pieds, les velcros et les ...

Du même thème