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Le lundi d'Adrien

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AdrienRougeron

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Les aventures d’Adrien,

Une envie de pisser me réveille. Je tente d’ouvrir un œil, mes paupières semblent collées l’une à l’autre. Enfin, j’entrevoie la lumière, qui me semble un peu forte, de bon matin, en hiver... Non, ce n’est pas la lumière, je me suis réveillé trop tard. Je réalise que je n’ai qu’un quart d’heure pour les dents, la douche, le café. Et les fringues ? Bon, je prendrai le café chez Robert.
Passage rapide dans la salle de bains, propre mais en vrac, où sont ces putains de chaussettes ?? Ah, ok, bon, slip, ouf une chemise blanche, costard noir, cravate noire, où sont mes pompes ? Prêt pour un enterrement ? Non, je suis vendeur d’apparts (et de maisons), un métier taillé sur mesure pour moi, le métier de vendeur, aucun diplôme requis, pas d’horaires, bref, le métier de branleur qui peut quand même te faire vivre. Problème, ce matin, réunion hebdomadaire. Comme d’hab. j’avais oublié. Je fonce jusqu’à ma caisse dans ma tenue de croque-mort, un style. Le vendeur doit être nickel de la tête aux pieds, chaussures cirées. C’est les mecs de Remington, chez qui j’ai débuté qui m’avaient enseigné ça.
Même le client le plus cool, style bobo-écolo ne laissera pas passer une tenue négligée, lui il peut être en loques, mal lavé, toi, vendeur, t’as pas droit. Point.
Ces réflexions faites, je me jette dans ma caisse, direction l’agence de banlieue, porte de Montreuil, à côté.
Avec mon pote Olive, on est planqués dans une petite agence cool au centre d’une petite ville bourgeoise de la petite couronne, mais là, chaque lundi, on a réunion à 9h tapantes dans la grande agence régionale qui abrite nos chefs et autres têtes pensantes du groupe.
Autant dire qu’on est pas très attentifs, bon, on a la chance de tenir les objectifs que nous donnent ces premiers de la classe, ça nous autorise à dormir en réunion, pas trop, quand même. Faut juste pas arriver en retard, ils aiment pas ça, et le prennent pour de la provocation. Déjà que nous les vendeurs, on n’est pas aimés, un mal nécessaire, dit le chef. Quand on gagne trop d’argent on nous jalouse, quand on en gagne pas on nous vire.
En plus on a la réputation de boire beaucoup, faire la fête, et d’aimer les gonzesses, ceci dit parmi nous, il y en a, comme mon pote César, qui préfèrent les garçons. Mais eux sont crédités d’un raffinement et d’une délicatesse qui nous sont étrangers, nous les hétéros (tu sais genre : ils ont du goût, sont raffinés et intelligents etc...) , nous sommes des « bœufs » (prononcez beuh...), tout est dit.
Des « bœufs » ou des « baufs ». On s’en fout. Justement j’arrive à la réunion mal réveillé d’une soirée bien arrosée, ça va alimenter la légende. Et je ne vais pas être le seul. D’ailleurs, en arrivant, de loin sur le trottoir, j’aperçois Didier qui vomit dans le caniveau... Olive sera encore très en retard, il n’a jamais réussi à travailler ( !) avant onze heures du matin. Finalement je vais être le seul à peu près présentable. En dehors d’Esther, bien sûr. Notre collègue si jolie, toujours ponctuelle et appliquée. Le contraste entre nous et les filles m’a toujours donné à réflexion. Elle sont attentives, travailleuses, appliquent les directives, sont consciencieuses, responsables. Un monde sépare les hommes et les femmes, décidément. Pourquoi sont-elles aussi efficaces ?? peut-être parce qu’elles ont en charge la pérennité de l’espèce...
J’atteins Didier qui a cessé de vomir.
- Hello, Didier !!
- Oh ! Adrien...
- Ça va ??
- Ouais, mieux, putain, ch’sais pas ce qui m’arrive ce matin...
- Euh... t’as tisé toute la nuit ??
- Pas plus que d’hab... j’étais avec Bob. (un pote d’enfance dont il ne sépare jamais)
- Ah !! ok...
Bob est fonctionnaire, travaille dans une mairie de banlieue et passe la majeure partie de la journée dans les bars...
- J’ai traversé le bois à 160 avec le Burgman (son scooter) pour arriver à l’heure !
- J’croyais que t’avais plus de permis depuis que tu t’étais fait gauler ivre mort...
- Eh ben si, je l’ai récupéré
- Ah bon...
- On y va Manu ?
- Ok, t’as pas vu la bombasse ??
- Qui ? Esther ?
- Oui
- Non, j’arrive, comme toi.
Didier plait à toutes les gonzesses du groupe... beau gosse, ses yeux bleus font des ravages, un jour j’ai compté, il a niqué pratiquement deux agences du groupe, sans effort. Sauf Esther. Elle est la seule dont le regard reste aussi expressif que celui d’un crocodile quand elle le regarde. Il en éprouve un étonnement, sans plus. Ça le rend pensif, quoique, Didier qui pense...
Parce que Esther, elle est gaulée comme une reine, et on rêve tous de la sauter. Mais voilà, elle est aussi sensible qu’un iguane et aussi chaude qu’un iceberg. Bon, pas avec tout le monde, j’ai su qu’elle avait une vie sexuelle plutôt mouvementée et j’ai ainsi découvert avec surprise qu’elle était une redoutable prédatrice de bogosses. Le pire des hasards a voulu que je connaisse une de ses victimes, qui a jeté l’éponge de lui-même. Il est sorti de l’expérience traumatisé. Et pourtant il est connu pour être un tireur d’élite, mais là, il est tombé sur plus fort que lui. N’osant même plus bouger dans le lit la nuit, sous peine se faire sauter dessus et devoir remettre le couvert. Johnny, pourtant, c’est une pointure... un insatiable, un fou du string, un collectionneur.
Du coup, tu te dis que c’est peut-être une chance qu’elle nous mette dans la case « pas toucher », ça nous évite d’être un jour ridicules... Donc, on la regarde, on rêve, on évite toute blague salace qui déclenche sa colère froide... L’iguane de l’Antarctique.
Didier, c’est le genre de mec pour lequel les femmes trouvent toutes les excuses, qu’il soit bourré, qu’il les trompe, qu’il les baise mal, qu’il leur parle mal... il leur met la main au cul, ça les fait rire, toi tu fais la même chose, tu t’en prends une dans la tronche, et en prime on te traite d’obsédé et de gros dégueulasse... voilà, il y a des mecs comme ça, que toutes les filles autorisent à regarder sous leurs jupes.
Mais Didier, c’est un super pote.
Et puis je connais au moins une gonzesse qui lui a resisté. Comme quoi, les filles c’est pas toutes des buses.
Après être montés dans les étages semer la panique parmi nos copines de la compta, pour être à la hauteur de notre mauvaise réputation, nous avons assisté à notre réunion anesthésiante.
Patati, patata, vous êtes des branleurs, nous n’appliquez pas les fondamentaux, où sont vos stats, vos prévisons, y en a-t-ils qui savent écrire parmi vous ?? Et Olivier est encore en retard, ça va pas durer, on a un audit de la direction...gnagnagna...
Seule Esther était sage et appliquée, comme dab, elle fait tout ce que le chef demande. Mais, pour une raison inexpliquée, le chef, il aime pas Esther. Et c’est elle, qui fait tout comme il dit, qui s’en prend le plus dans la gueule, va comprendre.
La réunion terminée, on a tous hâte de se casser, et voilà l’Olive qui arrive. Didier nous quitte informant son « binôme » qu’il faut qu’il aille faire une sieste, Esther le toise d’un regard glacial et s’en va de son côté, après nous avoir claqué deux bises chacun. Heureusement, le chef est parti, ceci dit, contrairement à Esther, l’Olive peut faire ce qu’il veut, le chef est toujours content de lui. Ok, l’Olive il a des résultats qui le mettent à l’abri des foudres de la direction.
Pourtant, quand tu vois Olive, bon, il en impose, il est de grande taille, mais a l’air endormi en permanence, les yeux à moitié fermés. C’est un animal nocturne, se lève très tard mais se couche très tard aussi. N’arrive en tous cas jamais à ouvrir les yeux. Tu pourrais penser qu’il dort en permanence, tellement il bouge pas et tellement il a les yeux fermés, mais il est d’une efficacité redoutable. Me fait penser au caméléon, immobile, sur sa branche. Tu te méfies pas... et paf !! la mouche qui passe à vingt centimètres, niquée. Voilà, c’est Olive.
Parfois, néanmoins, il a les paupières qui s’animent, et là tu sais qu’il y a une fille à gros seins à proximité, un caméléon qui voit une mouche...
Olive, il adore les gros seins, euh, les filles à gros seins.
J’utilise l’image du caméléon, j’aurais pu choisir le crocodile, qui a le même mode opératoire, mais je l’ai déjà utilisé plus haut, le crocodile.
En fait, Olive, il est arrivé juste pour l’apéro, parce qu’Olive, il boit beaucoup, aussi. Donc direction le bar, moi j’ai toujours pas pris mon café, et sans mon café je suis une loque.
Robert est là, fidèle derrière son bar :
- Salut les branleurs !!! lance-t-il en guise d’accueil.
Robert tient son café avec sa femme, Manuella, plutôt jolie et discrète. Robert ne rate pas une occasion de lui claquer les fesses en faisant ses réflexions salaces habituelles, nous prenant à témoins sur le fait que Manuella soit « bonne ». Bon, nous on le sait pas si elle est bonne, mais Toni, le serveur, lui il le sait, il se la tape, Manuella... Bien sûr, il n’y a que Robert qui le sait pas.
On lui sourit, je fais un clin d’œil à Manuella, qui me rend un grand sourire complice. Elle sait qu’on sait, et ça rend Robert encore plus rigolo.
Je prends mon café, Olive un Kir.
On se met à table et on fait le point, Olive c’est aussi mon chef, enfin en théorie. On fonctionne en binômes, Didier et Esther, Olive et moi.
- Tu fais quoi aujourd’hui ?
- Je reste à l’agence, j’ai deux estimations dans la soirée...
- On signe quoi ce mois-ci ?
- J’sais pas, on a des bons mandats, ça devrait sortir, je lui réponds.
- Ouais, mais on en a pas beaucoup...
- T’es toujours inquiet, tu sais bien que ça rentre...
- Ouais, mais là on en a pas beaucoup !
- Normal on les vend au fur et à mesure...
- Comme dit le chef, on les vend pas, on vient nous les acheter...
- Au fait t’as pas un peu déconné, vendredi soir au repas d’agence ??
- J’ai fait quoi ??
- Un moment t’as dit : merde, j’ai fait que 7000 euros ce mois-ci...
-  ????
- T’as pas vu la tronche de Sylvie ?? (la chef d’agence)
-  ???
- Elle taffe huit heures par jour, souvent plus, vient le samedi, se fait engueuler par les copros (copropriétaires) toute la journée, pour moins de 3000 euros...
-  ???
- Déjà elle nous aime pas, on est jamais là, elle a aucun pouvoir hiérarchique sur nous. Moi j’essaye d’arrondir les angles, je lui fais des sourires, fais semblant de l’écouter, mets en ordre mon bureau quand elle me regarde de travers, et toi, d’un coup, du nique tous mes efforts !!
- Aahh !! merde, j’avais pas pensé.
- Donc là, la prochaine fois qu’elle va au siège, elle nous habille. Comme dab, elle va réclamer qu’on lui vire les deux poivrots piliers de bars, qui foutent le bordel à l’agence, emmerdent les filles, quand ils sont là (pas souvent), et elle en rajoutera en racontant qu’on fait du « black ». On est mal.
- On risque de se bouffer un audit, et comme on fait rien dans les règles...
- Bah, ça tourne, réponds Olive, on est dans les clous. Dit-il.
- Il rajoute : putain les frites chez Robert !! une tuerie.
Il est très gourmand.
- Un café ??
- Ouais.
- Deux cafés, Robert !
- Une tite poire ?? (l’alcool, pas le fruit...)
- Ok,
- Et deux poires, Robert !
- Il est bon son pinard, aussi, côtes du Rhône ?
- Ouais, il est bon.
- 14h, cool, allez, on y va.
- Y vont encore dire à l’agence qu’on sent l’alcool.
- Bah... on a le stress du résultat, aussi.
- Ouais, vu comme ça...
J’ai encore garé ma caisse en vrac, cette ville n’est pas faite pour les autos, les contractuelles sont d’une efficacité redoutable et doivent bénéficier d’un entraînement de type « commando ». Tu les vois pas, sont comme les commandos, dans la jungle, en tenue de camouflage... Se déguisent en quoi ?? Je sais pas, réverbère, porte cochère, poubelle ? je pencherais pour poubelle. En tout cas, t’es pas posé que paf !! tu t’en prends une, prune. Tu les as pas vu arriver ni repartir.
Donc en regagnant l’agence, je constate que j’y ai eu droit, une fois de plus. Olive est mort de rire. Moi aussi. En effet j’ai résolu mon problème. J’ai racheté une vieille caisse aux ayants droits d’une succession dont je m’occupais. J’avais découvert dans le box de l’appartement du défunt un coupé japonais couvert de poussière et j’ai proposé aux héritiers de les débarrasser de la vieille voiture encombrante qui allait coûter cher à sortir du sous-sol. Moyennant une somme dérisoire, j’ôtais ce souci aux héritiers, prenant à ma charge, c’était entendu, le remorquage du véhicule à la surface. Voilà sept ans qu’il n’avait pas roulé. Les pneus étaient juste un peu à plat, mais ça pouvait rouler. Papiers signés, je suis allé chercher une batterie neuve, je l’ai mise en place, contact... les voyants s’allument, miracle, la jauge à essence indique que le réservoir n’est pas vide. Je tente... quart de tour de la clé de contact et après une courte hésitation, le moteur se met en marche. Je sors du parking, la voiture est couverte de poussière, elle tressaute sur la chaussée à chaque tour de roue. Les pneus ayant reposés trop longtemps au sol sans bouger ont pris une forme proche du carré. Je roule prudemment jusqu’au Midas voisin, changement des pneus, vidange. Sorti de là passage aux rouleaux, la voiture est nickel, même la clim marche, l’intérieur est en cuir. Esther la surnommera la Batmobile à cause des phares qui s’escamotent...
Epuisé de régler des tonnes d’amendes, je décide de ne pas mettre à jour la carte grise. Les amendes suivront au cimetière. Un souci de moins.
Je venais en effet de perdre mon auto en traversant le bois de Vincennes. Je m’arrête à un feu rouge dans le bois, au petit matin. Une péripatéticienne est au taf, un peu avant le feu. Le mec qui me suit, au lieu de regarder devant lui, mate la fille, et pour le coup, défonce ma caisse à l’arrêt. Bien sûr, ça a fait rire tout le monde. Sauf le pauvre gars qui s’est confondu en excuses, j’ai été obligé de le réconforter, lui assurant que ça aurait pu m’arriver aussi, à moi et à d’autres...
Donc, avec Olive, on se marre. Mais je déplace quand même la voiture pour ne pas risquer un enlèvement qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses.
Olive est parti à ses rendez-vous, je vais prendre la permanence téléphonique. Après avoir fait le tour des bureaux pour dire bonjour à tout le monde, je m’attarde avec Sophie, à l’acceuil. Je la complimente sur sa tenue, ses yeux magnifiques, sa coiffure, elle est trop belle. Elle me balance son sourire dévastateur, celui qui allume les incendies de forêts... J’aime tout le monde et tout le monde m’aime. Et Sophie est très importante pour moi. C’est elle qui me passe les coups de fil des prospects, de préférence à moi, pas à Olive. Voilà. Comme dirait ma collègue Aurélie, « c’est l’jeu ma pov Lucette », on est comme ça entre vendeurs, potes, mais un peu enfoirés.
Je m’installe dans le bocal vitré qui me sert de bureau et j’attends, comme l’araignée au centre de sa toile. Bon je bosse un peu quand même, on a de la paperasse sur les affaires en cours, j’ai des rendez-vous Notaires à confirmer, des mandats à enregistrer. Tout ça explique un peu ma présence.
La journée se termine.

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