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Le loup

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Atoutva

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Qui peut m’aider ? Ce message, je le jette comme une bouteille à la mer. Quelqu’un le trouvera-t-il ?
Je ne suis pas sur une ile déserte, mais où suis-je vraiment ?

Je revenais d’un rendez-vous d’embauche. Le troisième de la semaine. Je cherchais une place de clerc de notaire, on m’avait dit que c’était une branche porteuse. Après trois ans de travail- des remplacements de cinq à six semaines- je me retrouvais au chômage depuis quatre mois ! Et chaque fois que je me présentais, la place était déjà prise ! J’étais furieux, au volant de ma Ford, en revenant chez moi. J’avais une quinzaine de kilomètres à rouler en pleine campagne, et je ressassais de tristes pensées, le cerveau bien embrumé. En cette saison, le soir tombe vite et c’est la grisaille qui accompagnait mes sombres idées.
Mais enfin, ce n’était peut-être pas très facile, mais au Moyen-Age, on n’entendait pas parler de chômage !
Je ne sais pas pourquoi, la phrase est sortie toute seule et a éclaté comme un boulet dans le petit habitacle de la voiture.
À ce moment, la grisaille au-dehors est devenue vraiment brume. Une brume brunâtre, opaque. Je ne devais être qu’à dix kilomètres de chez moi, mais même si je connaissais la route, je préférai lever le pied sur l’accélérateur. À cet endroit, des animaux, sortant de la forêt, pouvaient traverser la route inopinément. Et la visibilité très vite se boucha. À présent, ce n’était plus une brume, mais un brouillard à couper au couteau. Je n’avais jamais vu phénomène aussi rapide.
C’est dans le dernier virage avant mon village que cela se produisit. Tout d’un coup, comme dans un ralenti, la voiture fit trois ou quatre tonneaux pour s’arrêter net, de l’autre côté de la route, la tête en bas. Du moins, son capot à elle, et ma tête à moi.
Pas de chance question boulot, mais une sacrée veine dans la vie malgré tout ! Je me trouvais dans une curieuse position, tout retourné, mais j’étais indemne et après avoir détaché la ceinture, je parvenais assez facilement à me sortir de la voiture.
J’étais sur pied, à proximité d’un bosquet, et la voiture était à deux pas d’un énorme rocher. Mais je ne reconnaissais rien autour de moi. D’ailleurs, je n’avais pas souvenance d’un rocher à cet endroit. Pourtant, une lieue tout au plus devait me séparer du village où j’habitais. Une lieue, pourquoi soudain employais-je un mot désuet ? J’étais simplement à quatre kilomètres de chez moi ! Ce devait être à cause de cette brume tenace qui chamboulait tout le paysage et me mettait de curieuses idées en tête. Mais comme j’essayais de percer ce rideau brun, il me sembla entendre une sorte de grondement. Je regardais autour de moi et j’aperçus, bien campé sur ses quatre pattes, en haut du rocher... un loup ! Un loup blanc aux yeux envouteurs. Stupeur, effroi, effarement. Je demeurai un instant tétanisé d’ahurissement épouvanté. Puis enfin,
- Un loup... mais un loup, ça n’ex...
J’allais dire un loup, ça n’existe pas ! Ce qui était complètement absurde de ma part. Alors je me repris et terminai vivement
- Ici, dans mon village, il n’y a jamais eu de loup !
La bête se mit à ricaner.
- Ton village ! Ton village ! Sais-tu seulement où tu es ? Moi, je pourrais t’indiquer ton chemin. Il faut être loup pour faire son chemin.
Et l’animal disparut à ma vue, me laissant suffocant de perplexité.
Perplexe et paniqué ! Bien sûr, j’étais encore sous l’emprise de la déception et de la colère de n’avoir pas obtenu une place, bien sûr il y avait tout ce brouillard incompréhensible qui floutait le paysage, et bien certainement le cerveau, mais tout de même ! Un loup qui parle...
Je laissai là ma voiture. Elle était déjà bien plantée. Hagard, j’hasardai un pas devant moi, puis un autre, dans l’attente de quelque chose qui ne venait pas. Alors, résolument, je me mis en marche. Droit devant moi. Advienne que pourra.
J’étais dans une forêt inconnue ; de grands arbres qui se serraient les uns contre les autres pour ne pas tomber. Je suivais une piste caillouteuse, des fougères balayant les cuisses. Je ne pouvais être chez moi puisque mon village est entouré de champs. J’ignorais où je me trouvais. Des bandeaux de brume trainaient de tous les côtés et les arbres prenaient des allures fantasmagoriques. Comment voir quelque chose ? Comment se repérer ?
Mais là-bas... une lueur !
Je me précipitai dans sa direction et courant sur quelques mètres, je parvins à une cabane de bois, au toit de chaume, d’après ce que j’en jugeai d’un coup d’œil rapide. Ce qui m’étonnait, c’était la lumière. Une petite lumière courte qui provenait d’une chandelle sur le rebord de la fenêtre, à l’intérieur de la cabane. Une chandelle. Une bougie. Et l’électricité ?
Avant que je n’aie pu réagir, la porte s’ouvrit et une paysanne m’accueillit.
- Ah, c’est toi, mon François ! Tu en as mis, du temps. Entre, il y a du travail !
Sidéré, j’ai obéi, je suis entré. Comme un automate.
La cabane était toute petite, une seule pièce, chauffée et éclairée par une grosse cheminée qui prenait tout un mur. D’une marmite noire qui cuisait sur le feu vif, se répandait une bonne odeur de soupe au lard. Dans un coin de la pièce au sol de terre battue, une large paillasse dont un corbeau avait fait son domaine, une patte toutefois attachée à une pique. Dans un autre coin, un bahut ou huche à pain, de bois.
- Ah, toute cette brume glaciale ! La mère, avant de fendre tes bûches, je mangerais bien un morceau !
C’était moi, qui venais de parler, en m’asseyant sur le banc grossier devant la lourde table de bois, tout aussi grossière. Et je fus à nouveau tout ahuri. Moi ? Mais que m’arrivait-il donc ?
La femme devait être assez âgée, toute fripée et un peu voutée, vêtue d’une longue robe de jute marron sale, les cheveux pris dans un foulard beige. Et moi ! Moi, je portais une tunique claire par-dessus des braies d’un marron douteux, des bottes de peaux de bête. À la cordelière qui retenait la tunique, j’aperçus un petit poignard.
Je me sentis soudain transporté. Moyen-Âge ? J’aurais changé d’époque ? Traversé une porte spatio-temporelle ? En quelques secondes, mon cerveau fut en ébullition, à se poser une foule de questions. Et puis le calme revint, tout naturellement. Je buvais une délicieuse soupe, croquais à belles dents dans le morceau de lard. C’était moi, sans être peut-être vraiment moi. Ce n’était pas ma maison, tout en étant peut-être mon chez-moi. Mais j’étais bien. Très bien, même !
La suite fut un peu plus douloureuse.
Oh, j’avais bien ma soupe, parfois – et pas toujours avec du lard. La mère m’expliqua ce que je savais déjà : les temps sont rudes, surtout en cette saison. Oui, j’avais un morceau de paillasse dans le fenil à bûches qui jouxtait la cabane, maison aussi du couple de cochons. Oh, une paillasse à la paille peu odorante, un peu aplatie, et à la toile de sac grise de ma sueur. Mais je pouvais manger, je pouvais dormir. J’avais un toit.
J’avais autre chose, aussi : le travail.
Fendre le bois pour la cheminée. Allumer le feu. Casser la glace pour puiser l’eau à la mare. Poser des pièges pour quelque petit animal qui pourrait améliorer le menu. Réparer un pied de table. Récupérer du chaume pour la toiture. Sculpter quelques marionnettes pour aller les vendre aux foires du pays.
Le feu de la cheminée réchauffe quand on est devant. La brume a disparu. Mais le pain est bien difficile à gagner ! Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Je me sens si seul. Je suis fatigué. Fatigué de ce monceau de tâches harassantes et rebutantes, toujours les mêmes. Je ne sais où je suis et je n’ai plus revu le loup.

PRIX

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Truocel · il y a
Un rêve qui apporte du regret. Pas facile de sortir de sa vie confortable pour se retrouver dans...une autre vie. Mais une écriture qui donne envie de connaître la fin de l'histoire. Gare au loup !
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Atoutva · il y a
Tu es venu jusqu'à ce premier texte ! Un grand merci à toi !
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Atoutva · il y a
Merci. Je sais bien que le vote est plus ou moins subjectif . A dire vrai, j'ai seulement vu le genre littéraire et le titre du concours, j'ai écrit sans me préoccuper le moins du monde du résultat !
Je viens de voir le forum. Je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire un petit mot.

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Zurglub · il y a
Bon texte qui laisse beaucoup de place à l'imagination du lecteur pour la suite. Ça m'évoque les visiteurs Même si l'histoire n'est pas identique, et j'ai très envie que dans la suite de l'histoire il puisse faire un lien "concret" avec son époque d'origine. Merci Atoutva !
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Atoutva · il y a
Le texte n'est pas arrivé en finale. Mais votre commentaire me fait très plaisir et je vous en remercie.
Quand le lecteur s'associe à l'histoire pour avoir envie de la poursuivre, c'est très bien ainsi.

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Afa · il y a
Voila où mène de chercher du travail ! Si vous m'aviez écoutée... Savez-vous ce qu'a fait le petit Poucet ? Voyez-vous ce grand arbre là-bas ? Allons, courage ! Qui sait si lors de la prochaine grande marée de brume...
Mon vote, et même si le style soyeux semble plus soutenu au début. Est-ce l'effet du ralenti d'une inspiration néanmoins généreuse ?

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Atoutva · il y a
Merci pour la lecture et le vote. La fin n'est peut-être pas très fameuse mais j'arrivais aux presque 8000 et il fallait terminer !
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Laurence GDN · il y a
Jolie écriture et captivant récit ! Je vote quand même car j'ai aimé !
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Atoutva · il y a
Merci pour ce commentaire et ce vote
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Padenon · il y a
Un voyage hors du temps pour François atypique... on a impression de traverser ses émotions !!!
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Atoutva · il y a
Merci beaucoup d'avoir apprécié.
Hélas, le jeu est fini !

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Dessine moi un mouton · il y a
je vous donne mes votes
n'hésiter pas à critiquer mon texte

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Atoutva · il y a
Merci pour votre vote. Hélas le jeu est fini.
A la prochaine fois !

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Fabienne BF · il y a
Je suis venue chez vous par hasard car vous aviez laissé un commentaire avec le lien menant à votre texte (un coup de pub) juste au-dessous du mien... Le hasard fait parfois bien les choses, votre loup m'a plongée dans une histoire incroyable. Une pelote de fil que l'on déroule avec tant de plaisir. Votre texte est tout simplement... excellent. Et votre angle d'attaque du thème extrêmement original. Et votre écriture sert parfaitement tout cela. Bravo et bonne chance !
Ma pub à moi s'appelle Moorhan... http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/moorhan

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Atoutva · il y a
Merci pour votre encouragement. Pas eu le temps de vous lire vu que je devais m'absenter pour la journée. Et le jeu est fini....
Mais la prochaine fois...

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Luzagal · il y a
De la même manière que Patrick Lanoix j'ai plongé dans le récit.
Je vous donne mon vote.

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Atoutva · il y a
Merci beaucoup, et pour votre plongée et pour votre vote.
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Patrick Lanoix · il y a
Vous m'avez fait plonger tout au fond de ce monde ancien et de dur labeur, mais au fait, pourquoi se plaindre, vous avez trouvé du travail...
Mon vote inconditionnel!

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Atoutva · il y a
Oui, la vie n'est pas toujours bien plaisante, mais sachons regarder la fleur qu'elle nous apporte. Merci pour votre commentaire et votre vote.
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