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Maudit livre

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Hel.b

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Simon aime le contact des cristaux minuscules sur la plante de ses pieds. Ce matin, la plage est déserte. Le froid est glacial, la brume épaisse. Pas étonnant, au mois de janvier.
Son manteau noir lui procure un peu de chaleur. Son écharpe aux couleurs vives virevolte autour de lui au gré des fortes rafales. Il apprécie que personne d’autre n’ose affronter les journées d’hiver en bord de mer.
Il passe près d’un vieux blockhaus tagué qui sent l’urine. Ces vestiges lui donnent la chair de poule.
Le bas de son jean est humide, ses orteils bleus.
Penser à rentrer. Demi-tour.
Il aperçoit au loin deux points blancs au sommet de la butte ensablée qui mène à la route. Ses baskets, sur le sable. A-t-il marché si longtemps ? La brume, aimerait lui faire croire...
Les fourmillements dans ses pieds gelés lui confirment qu’il faut rentrer. Pour se réchauffer, Simon se met à trottiner.
Il déteste les joggeurs sur la plage, coureurs transpirant à l’air inspiré... A cet instant il se fiche de leur ressembler. Tout ce qu’il souhaite, c’est sentir le contact moelleux de ses chaussettes sèches, le confort de ses baskets.
L’air froid et humide lui fouette le visage.
Des crabes mécontents d’être dérangés dans leur retraite hivernale surgissent du sable et détalent sur son passage.
Il distingue de mieux en mieux ses baskets. Plus que quelques mètres.
Essoufflé, il se laisse lourdement tomber à côté de ses chaussures, tape ses pieds l’un contre l’autre.
Chaussette, chaussure. Bonheur.
Chaussette,... Son regard est attiré par un carré sombre dépassant de l’étendue sableuse à quelques centimètres de son pied gauche qu’il tend pour toucher l’objet. C’est dur. Il s’agenouille et gratte un peu. Un livre. Pourvu que celui ou celle qui l’a perdu ait eu le temps de le terminer. Quoi de plus frustrant que de ne pas connaître la fin d’une histoire.
Il le tourne dans tous les sens. Rien devant. Rien derrière. Sur la tranche, il déchiffre en lettres dorées minuscules et très abîmées par le séjour sous le sable, ce qui pourrait être un titre : « Chacun son tour ».
Il voudrait le feuilleter. Les pages sont collées. Il souffle dessus. Le bouquin ne coopère pas.
Simon aimerait quand même savoir de quoi il s’agit. Ce vieil ouvrage a piqué sa curiosité. Il l’observe de plus près.
Les pages auraient-elles pu être collées à dessein ? L’humidité n’a pas un tel pouvoir... Si ?
Il observe encore un peu sa trouvaille et décide de rentrer. Chez lui, il séchera le bouquin, réchauffera ses extrémités congelées, chez lui, « Chacun son tour » révèlera ses secrets.
Il se lève tenant sa mystérieuse découverte dans une main, sa basket dans l’autre. Il l’avait complètement oubliée. Il la chausse, observe encore une fois l’étendue d’eau grise déserte et houleuse, se remplissant la tête d’images maritimes et les narines d’embruns salés. Son rituel. Il arpente cette plage désertée tous les hivers depuis dix ans. Et depuis dix ans, il ne peut se résoudre à la quitter... Peur de ne jamais revenir ?
Son regard est attiré par un point rose, au loin. Est-il plutôt rouge ? Impossible à dire. Ça vole au-dessus des rochers. Simon plisse les yeux mais ne distingue rien d’autre que ce qui lui semble être un bout d’étoffe flottant dans l’air.
Y a-t-il quelqu’un ? Impossible, on ne peut pas arriver par là. Le seul accès, c’est ce chemin escarpé qui mène à la plage, qu’il s’apprête à emprunter. Il frissonne.
En scrutant autour de lui, il se rend compte que le brouillard arrive un peu plus par la mer. Dans quelques minutes, on n’y verra plus à deux mètres. Il est plus que temps de partir.
Le tissu rouge approche. Simon croit distinguer une forme humaine. Sa vision est troublée par la brume. Comment cette personne est-elle arrivée là et comment espère-t-elle rejoindre la berge avant que le brouillard ne l’enveloppe totalement ?
Doit-il lui proposer son aide ? Il la voit de moins en moins bien. Peut-être un simple effet d’optique... Le brouillard a cette faculté inquiétante de créer des formes fantomatiques.
La balade vivifiante du début de matinée lui semble déjà ancienne. Il aurait dû être plus vigilant et quitter cette satanée plage bien avant. Fichu bouquin, fichue curiosité. Pourtant il ne bouge pas. Il veut en avoir le cœur net. A qui appartient cette écharpe ? Pourquoi n’en finit-elle pas d’arriver vers lui sans jamais l’atteindre ? Et pourquoi ne parvient-il pas à discerner son propriétaire ?
La brume enveloppante a tellement atténué les sons qu’il n’entend plus les bruits de la route en contre-haut. Il n’entend même plus le bruit des vagues. Simon sursaute. Un chien se tient derrière lui. Silencieux. Le molosse noir aux yeux noirs, si profondément planté dans le sable qu’on ne voit pas ses pattes, l’observe sans bouger, les oreilles en arrière, la queue basse.
D’où sort-il ? Appartient-il à l’écharpe rouge ? D’ailleurs, où est-elle ?
Simon sent le sol se dérober sous ses pieds. La silhouette à l’écharpe se tient debout devant lui. Il est cerné par un chien menaçant et une jeune femme. Une jeune femme à travers de laquelle il voit !
Seule l’écharpe écarlate qu’elle porte autour du cou est réelle. La fille est si près que le bout de l’étoffe lui fouette le visage.
Le brouillard lui joue des tours. Il ferme les yeux, les ouvre, regarde autour de lui... Le chien silencieux s’enfonce toujours plus, sans cesser de le fixer. La fille le dévisage de ses yeux tristes et translucides.
Hurler, prendre ses jambes à son cou, sortir de ce cauchemar, échapper au brouillard asphyxiant...
Simon est pétrifié. Ses cris sont coincés dans le fond de sa gorge.
La fille s’approche un peu plus et lui prend le livre des mains. Simon sent le souffle glacial de son déplacement. Le petit bouquin noir flotte dans l’air, comme l’écharpe.
Dans une gracieuse révérence, elle s’incline devant lui, la main sur le cœur.
C...c’est v... votre Livre ?, balbutie-t-il.
Elle acquiesce.
Simon tente de se détendre. Peine perdue. Il est seul sur une plage déserte en train de faire la conversation à un fantôme. Et après ? Il se gardera de raconter cet épisode à quiconque.
De grosses larmes jaillissent soudain des yeux de la fille. Elles roulent sur la couverture du livre.
Un fantôme avec une écharpe réelle et de vraies larmes... Cette mystérieuse jeune femme dépasse toutes les histoires surnaturelles qu’il connait.
Se redressant, elle tend le livre à Simon qui l’ouvre sans problème. Interdit et vaguement excité, il regarde la fascinante apparition puis le bouquin enfin ouvert.
Le chien le contourne et vient s’asseoir près de la fille qui le caresse doucement.
Elle montre une page à Simon qui se met à lire à haute voix : « Et un jour de janvier, sa souffrance jaillira sur l’objet de sa malédiction et elle quittera enfin la plage, laissant le souvenir de sa décennie d’errance dans ses pages. Le temps sera alors venu pour l’homme qui, tant de fois, a marché inconscient sur ses lignes enfouies, de garder le secret en arpentant la plage... ».
Simon voit son prénom sur la page suivante mais n’a pas le temps de poursuivre sa lecture. Soudain, la fille le traverse. Il sent comme un baiser glacial sur ses lèvres. Un froid immense l’envahit. Elle murmure à l’intérieur de lui : « Chacun son tour ».
Simon est pris d’un gigantesque spasme. Il a l’impression d’être emporté par une lame de fond. Il tombe, se relève haletant.
La fille à l’écharpe rouge danse autour de son chien. Euphoriques. Réels. Simon pourrait les toucher. Ils ne se soucient guère de lui, ne semblent même plus sentir sa présence.
Simon sent son écharpe autour de son cou mais son corps est léger.
Le livre tombé de ses mains, s’enfonce dans un trou consciencieusement creusé par un crabe.
Il tend la main mais ne parvient pas l’empêcher de s’enfoncer. De disparaître.
La fille et le chien s’éloignent dans le brouillard. Il ne réussit pas à attirer leur attention. Ils disparaissent à leur tour.
Simon est seul. Il marche sur la plage froide et brumeuse, son écharpe virevoltant comme seul témoignage de sa présence spectrale, de sa détresse abyssale.

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonjour Hel.b, nous nous sommes croisés et soutenus sur nos lignes voici plusieurs mois, aujourd'hui sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Hel.b · il y a
Je vous remercie beaucoup pour votre soutien !
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Richard Laurence · il y a
Un récit fantastique plein de mystère, au dénouement délicieusement macabre... Brrrr ! Quel thème horrible que celui du sacrifice non consenti de sa vie pour en sauver une autre... et inversement... Mais délicieux parce que cette chute atroce explique merveilleusement le mystère qui plane autour de ce livre au titre énigmatique "chacun son tour". Vous avez un style plein d'élégance qui touche souvent juste (j'ai adoré, par exemple, l'allusion à cette vérité quotidienne et si juste des joggeurs "transpirant à l’air inspiré" ). Par contre, quand vous écrivez "Un fantôme avec une écharpe réelle et de vraies larmes... Cette mystérieuse jeune femme dépasse toutes les histoires surnaturelles qu’il connait", je me doute bien que ce n'est pas volontaire mais vous vous envoyez des fleurs : votre personnage fait un peu ici l'éloge de l'auteur, vous ne trouvez pas ? ;). Enfin, je dois dire que je m'attendais plutôt à une comédie, à cause du titre "Maudit livre", qui résonne comme un commentaire désabusé du personnage... Cela donne un effet second degré à votre texte, qui indique que vous ne prenez pas vraiment votre texte au sérieux. Pourquoi pas ai-je envie de dire... Mais on est tout de même loin du registre de la comédie et de la franche partie de rigolade. Donc je vous suggère d'envisager un titre plus sobre et plus en accord avec la tonalité macabre et dramatique de votre récit, du style : "Le livre maudit"... Mais bravo, en tout cas, pour ce récit très bien mené, au suspense poignant et à la chute horrifiante très convaincante !
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Hel.b · il y a
Je vous remercie pour ce commentaire très instructif. En fait, le premier titre de cette histoire était "le livre maudit" et je l'ai changé ! La première idée est parfois la meilleure...
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Richard Laurence · il y a
Merci à vous de faire si bon accueil à mon regard un peu clinique... J'ai hâte d'avoir votre opinion sur mon texte, mais je ne vous en demande pas tant, rassurez-vous: un petit commentaire rapide fait toujours plaisir ;)
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Yann Olivier · il y a
J'aime Sfumato. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Hel.b · il y a
Un grand merci !
Je lirai votre oeuvre avec plaisir.

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Oliv Yeah · il y a
Regardez bien dans le brouillard les quelques voix !
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Hel.b · il y a
Merci !!!
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Hel.b · il y a
Je vous remercie. Oui ça m'intéresse !
Et je vais aller découvrir "frontière de brumes" avec plaisir

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Coraline Parmentier · il y a
Mes voix pour votre texte !
Si mon royaume embrumé vous intéresse, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Hel.b · il y a
Merci !
Je vous lirez à mon tour avec plaisir.

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Ratiba Nasri · il y a
Un conte magnifique et mystérieux ! Simon aurait mieux fait de ne pas ramasser le livre et de rentrer... mais c’est la vie :-)
Merci pour ce beau moment de lecture !
Une invitation à lire ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci d'avance.

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Hel.b · il y a
Je vous remercie pour votre gentil commentaire et vais aller lire votre "tisseur de rêves"
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Ratiba Nasri · il y a
Avec plaisir, c'est sincère. A bientôt !
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Pascal Depresle · il y a
Un conte bien ficelé. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert.
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Hel.b · il y a
Un grand merci !
Je vais aller découvrir votre univers avec plaisir

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Keith Simmonds · il y a
Un conte bien écrit et réussi ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en compétition pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à le lire et le soutenir si vous l’aimez ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Hel.b · il y a
Merci pour votre soutien ! Je vais aller lire votre récit
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Hel.b !
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