Le lion est mort ce soir

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Jury

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Image de Été 2019

Dans la jungle, terrible jungle du métro, celui qui ne dévore pas les autres se fait écraser par le troupeau de gnous.

Avachi sur un strapontin, insensible à l’ambiance lourde, pesante et moite qui l’entoure, le lion secoue sa crinière et contemple d’un œil endormi l’écran de son smartphone. Il ne semble pas prendre conscience des souffrances de ses congénères, écrasés contre la vitre, luttant pour se trouver une place. Royalement installé, sans doute s’en moque-t-il, ignorant ostensiblement le panneau indiquant de ne pas utiliser son siège en cas de forte affluence.

Un peu plus loin, un groupe de jeunes hyènes se délecte du récit de leur dernière soirée. Chaque phrase prononcée par l’une d’elle est ponctuée par un insupportable gloussement suraigu s’échappant de la gorge pré-pubère de l’autre. Les lèvres alourdies par un gloss bon marché, elles s’agrippent à leurs téléphones comme si leurs vies dépendaient de leurs selfies.

La frêle gazelle toute proche d’elles fait semblant de ne rien remarquer. Perchée sur de hauts talons, elle fait tout pour ne pas attirer l’attention. Elle ne joue pas dans la même cour, et souhaite garder son petit effet pour un bien meilleur public. Elle sait aussi qu’à l’heure plus tardive où elle rentrera chez elle, elle sera susceptible de croiser des bandes de chacals qui risquent de l’importuner en l'accostant agressivement.
Il est dans la nature des charognards de s’attaquer aux plus faibles et aux plus démunis, sous réserve qu’ils demeurent appétissants. Ils s’approcheront alors doucement d'une antilope isolée, la cernant petit à petit, l’oppressant toujours d’avantage en même temps que son sentiment d’insécurité augmentera. Elle n’aura alors d’autre choix que la fuite pour survivre.

Quelques stations plus loin, les gueules béantes de la rame recrachent une flopée de voyageurs étourdis par leur inconfortable trajet. Certains tentent de rentrer en même temps que d’autres veulent sortir, et tout ce remue-ménage provoque une cacophonie de cris et d’insultes. Une tension palpable par n’importe quel mammifère en découle, amplifiée lorsque retentit soudain la sonnerie stridente indiquant la fermeture des portes. On assiste alors à une mêlée digne des plus grands matchs de rugby. Tout le monde pousse dans des sens contraires, et il n’est pas rare que certains finissent par suffoquer sous l’aisselle grasse d’un hippopotame. Prendre le métro signifie souvent savoir renoncer à son espace vital. N’est-ce pas incroyable de pouvoir partager son intimité avec tant d’inconnus en même temps ?
Au milieu de la foule, la girafe, quant à elle, jette au monde qui l’entoure un regard dédaigneux... mais doit pourtant bientôt courber l’échine afin de pouvoir s’installer à son aise dans le wagon.

Un vautour a réussi à se mêler au troupeau. Son odeur de mort a créé un espace vide autour de lui. Faible et décharné, il entreprend de vociférer un discours à la fois touchant et pathétique, réclamant quelques restes. Le lion, imperturbable, ne relève même pas la tête. Il vient de brancher ses écouteurs. Les membres du troupeau l’écoutent à peine, habitués à contempler ce spectacle. Une tragédie quotidienne dont ils se passeraient bien. Ceux qui parmi eux ne sont pas encore gagnés par la lassitude daignent donner une maigre contribution à son futur repas. Parce qu’au fond, on ne sait jamais comment peut évoluer la chaîne alimentaire...

Sur les sièges, une bande de petits babouins commence à créer un chahut de tous les diables sans aucune intervention de la part de leur mère. Ils crient, se chamaillent, s’agitent dans tous les sens et mettent leurs fesses rouges sous le nez de l’ensemble des passagers. Apparemment, la politesse exige qu’on ne dise pas aux parents comment élever leurs enfants, donc tout le monde soupire sans émettre le moindre commentaire. Pendant ce temps-là, celle qui a donné le jour à toute cette progéniture continue de lire sans gêne son roman de gare.

Enfin, l’engin sale et bruyant arrive à son terminus. Le jeune zèbre dynamique, fatigué de sa journée de travail, sort lessivé et consterné de ce voyage. Sa veste est fripée, il a perdu un gant et même jusqu’à sa dignité lorsqu’un individu non identifié l’a frotté d’un peu trop près. On lui a marché dessus et laissé une trace abjecte sur son mocassin fraîchement ciré. Moralement, c’est pire. Il a fantasmé sur une gigantesque boucherie durant la totalité de son voyage. Un carnage dont il serait l'auteur. Faire taire les hyènes, pousser les vautours sous le train, réduire en bouillie les buffles qui l’ont bousculé sans même s’excuser. Sans parler du phacochère qui s’était laissé aller à libérer certaines odeurs sans aucune discrétion.

Les portes automatiques de la station s’ouvrent et il croit son calvaire enfin terminé. Mais c’est sans compter sur le lion. Ayant perdu du temps à s’étirer après sa longue sieste, il a doublé la foule afin de sortir le premier dans le monde extérieur. Encore un escalier à descendre et il affichera sa supériorité au plus grand nombre.
Mais soudain, le fauve manque une marche, et l'impensable se produit. Son pied glisse tandis que sa main ne trouve personne pour le rattraper dans sa chute, et il finit sa course sur le derrière. Un échec cuisant pour le plus grand de tous les animaux. Abasourdi et honteux, il voit son peuple le toiser sans une once de compassion. Un à un, ils passent devant lui et partent retrouver leur foyer pour un repos bien mérité.

Le lion est mort ce soir. Vive le roi.

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