Le lierre

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

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C'était pour se protéger. Elle avait fini par l'admettre. Il fallait un mur pour se protéger. Oh, elle ne risquait sans doute pas grand chose dans ce petit pays où il ne se passait jamais rien à part la fête paroissiale ou les kermesses communales. Mais on ne sait jamais. Alors, elle avait laissé le mur se monter, monter. Un long mur, bien haut et tout gris. Tout gris. Ce n'était pas une couleur, ça !
La prairie pullulait de vert tendre troué du blanc rosé des pâquerettes ou du jaune des boutons d'or. La prairie était beaucoup plus gaie. Après la prairie commençait le potager. Les fleurs jaunes des courgettes, les fruits rouges des tomates, le vert tendre des salades, les fleurettes blanches des pommes de terre, les gousses violettes des haricots, le vert foncé du persil aux feuilles découpées, le panache des carottes, les nervures violettes des betteraves, oui, le potager était lui aussi plus agréable à regarder que ce long mur gris.
Quant au jardin d'agrément ! L'œil était ébloui par tous ces coloris lumineux qui se mélangeaient au gré de la brise. Corolles découpées, trompes évasées, palette de roses, de rouges, de bleus, de violets. Oui, devant cet embrasement floral, il ne restait plus au mur qu'à se cacher de honte. C'est d'ailleurs ce qu'il fit.
Il laissa un brin de lierre s'installer placidement à ses pieds et le protégeant des intempéries, pluie et soleil réunis, il lui permit de grandir, de grossir, de s'étoffer, bref, de s'étaler. Dans ces conditions, se sachant accepté sans condition, que fit notre lierre ? S'aidant de la moindre rugosité de notre mur, il se développa bien naturellement, et de plus en plus ostensiblement ! Du vert, c'était plus gai que du gris !
Racines, radicules, radicelles, stolons, le lierre s'en donnait à cœur joie. Sous terre, il courait, courait, se ramifiait, se ramifiait. En surface, il s'étalait, s'étalait, grignotait, grignotait toujours un peu plus du mur. Le lierre se développait toujours un peu plus loin un peu plus haut. Peu à peu, le mur croulait sous ce vert toujours plus vorace qui, cherchant toujours un peu plus d'espace vital à avaler, lorgnait déjà la prairie, le potager et même le jardin d'agrément.
A présent, le mur geint, gémit et se lamente, se fendille, se fissure et s'effondre sous ce vert qui le recouvre et l'accable. Mais déjà, il ne suffit plus au lierre à jamais insatiable. Le lierre court et s'étale toujours plus loin. Il s'agrippe et s'accroche et se fixe, il grignote et dévore. Et il avance à pas de géant à travers la prairie, recouvrant l'herbe fine et la fleurette blanche ou jaune. Mais déjà, la prairie est trop petite pour lui et il ne peut s'arrêter là. Il lorgne le potager qu'il atteint déjà. Il lorgne le jardin d'agrément dans lequel il avance sous une poussée inexorable, avec la volonté farouche de tout avaler.
Alors il se développe et grandit et croit et rampe et progresse ; il avance et glisse, se faufile, et marche et court, accroche ses stolons, s'agrippe, s'accroche dans la terre molle trop stupéfaite pour réagir.
A présent il n'y a plus de fleurs, corolles, panaches, nervures, plus de feuilles dentelées, vert tendre ou violacé, ni plus d'herbe.
A présent, tout n'est plus que lierre dévorant au milieu duquel elle n'est plus protégée mais noyée. Alors elle aussi, lierre parmi le lierre, elle avance, poussée inexorablement en avant sans savoir ce qu'est ce devant, sans savoir jusqu'où, sans savoir jusqu'à quand.

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