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LE LIEN

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Laika

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Maintenant je te croise tous les matins à cinq heures quarante, tu vas prendre ton train, moi je rentre. Tu ignores encore mon acharnement à te retrouver, à ravaler mon orgueil ou ma honte !des refus, des espoirs, j’avais trop mal, jusqu’à hurler avec ces milliers de bulles éclatées dans ma tête.
Je t’ai suivie aussi, mais je suis restée seule dans l’ombre, t’imaginant dans le silence du soir - un homme, un enfant près de toi? - Et moi, déjà si loin, déchiffrant les étoiles et les signes de la ville comme autant de chemins où me perdre. La vie rêvée c’est ça qui m’a guidée jusqu’à toi, je m’y suis construit une enfance avec toi, celle que je n’aurai jamais.
Tu me donnes la main et la flèche orange sur le pavé m’entraîne jusqu’au jardin d’enfants. Je saute d’un pied sur l’autre en suivant le dessin du jeu de marelle, je crie mais tu me grondes :
« Fais un peu attention, tu abîmes tes chaussures ! ».
J’aime ta colère, elle me fait exister. Peut-être me rejoins-tu dans mon rêve avec ce sentiment confus enfoui loin, très loin, qui, toi, ne t’empêche pas de vivre.
Il faudra bien que je t’aborde, que je te parle de ces voyages imaginaires où nous avons posé nos mains sur la terre rouge pour y laisser nos traces dans l’odeur acre des palmiers lascifs. Je te parlerai du souffle du désert, de notre soif, et des sources perdues au milieu des pierres noires. Je te rappellerai nos mains liées pour accueillir l’eau apaisante.
Tu hantes depuis si longtemps mes nuits me laissant à la lumière du jour abandonnée dans les traces de sang, signes de ma douleur. Je te supplie de planter ce pieu dans mon cœur pour en finir ! Mais tu poses alors tes doigts sur ma joue pour y laisser tes empreintes comme un lien que je sens indestructible.
La ville grise a englouti ma folie, j’ai suivi les rails improbables, j’ai compté les marques jusqu’à F19 - un pari absurde ?- J’y vois pourtant un signe ultime car tu seras là devant moi, là où commencent les herbes folles et s’étalent les objets sales, jetés, abandonnés.
A mon tour j’ai tracé les lignes comme si tu en possédais la clé, je me suis acharnée sur les petits ronds et les traits pour te donner la mesure de ma rage.
Et toi sans comprendre :
« Tout doux, tout doux, ne griffonne pas comme un enfant méchant ».
Peut-être mon existence est-elle enfouie au fond de toi, peut-être palpite-t-elle encore marquée par la honte et les regrets. Pourtant quand je t’ai vue enfin, quand ton image a balayé celle de mes rêves je me suis cognée à la dureté de ton regard.
Tu ne me reconnais pas encore mais je vais m’avancer. Tu me liras peut-être puis tu me détruiras une seconde fois ou tu me sauveras.
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Zurglub · il y a
Il y a quelque chose de mystérieux dans votre texte qui est captivant, et qui me fait le ranger à la limite de la poésie. En tout cas j’aime bien
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Elena Hristova · il y a
Un texte très émouvant sur la relation qui parfois pourrait être très difficile à construire ( voire impossible) avec la mère. Je vous conseille à ce sujet un film avec Karine Viard "Parlez-moi de vous" qui explore ce sujet délicat avec beaucoup de brio et de délicatesse.
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