Le lien

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Finaliste
Jury
Image de 2017
Un hurlement, puis le grincement des ongles cherchant à attraper la pierre qui file des doigts comme si elle s’était liquéfiée. La terreur et l’appréhension qui font disparaître toute cohérence. L’imprudence provoque la mort, et son erreur les emporterait tous les deux.


Les pâles de l’oiseau de fer fouettaient l’air avec ardeur. Son pilote signala l’atteinte prochaine du site. Un sourire échangé, vif et complice et ils dévisagèrent une dernière fois le panorama grandiose qui les entourait. Les pics et monts s’épandaient à l’infini, ces gigantesques monolithes parfaits, fruits du chaos qui prenait place sous leurs inconscientes consciences.

— Tu es prêt frangin ?

Le jeune homme ne put exprimer la moindre parole. La beauté sèche, brute et hostile de cette zone unique le laissait coi d’admiration. Alors que l’hélicoptère survolait la tour de pierre qu’ils s’apprêtaient à gravir, il fut saisi d’un sentiment d’oppression. Un dernier virage, l’ouverture des portes, le froid qui les frappa alors qu’ils s’élançaient dans le vide et rencontraient le sol de Karakoram qui les avaient tant fait rêver. Les mines tourmentées de leur équipe laissaient éclater une vérité que leur témérité asphyxiait, ils étaient déments. « Que Dieu vous protège. », avait psalmodié leur mère au téléphone. Leurs géniteurs ne pouvaient dissimuler leur inquiétude, les nuits d’insomnies qui précédaient toujours une nouvelle expédition. « Dieu ne peut rien pour nous là-haut maman. » avait-il répliqué in petto.

— Ne fais pas cette tête, Jay. C’est notre rêve, ne l’oublie pas. Tu ne peux pas laisser leur terreur tétanique induire la tienne.

Jay observa distraitement la chaîne montagneuse pakistanaise. Ce lieu n’avait pas d’égal sur la planète. Des centaines de glaciers, quatre pics qui dépassaient les huit mille mètres d’altitude et les célèbres colosses de Trango. Mike continuait à le fixer avec ses yeux dégoulinants de candeur et de ravissement, alors que les siens n’étaient que le reflet de son appréhension. Il saisit le pendentif qui reposait contre sa poitrine et fit rouler le minuscule bloc d’argent entre ses doigts. La douceur du métal poli l’apaisa. Il examinait la fine sculpture de la pulpe du doigt, matérialisant la forme humanoïde dans son esprit au fur et à mesure qu’il en analysait les contours. Il parvenait à distinguer clairement son bras fièrement levé, la tablette qu’elle tenait près de son buste ainsi que sa couronne dont les sept branches représentaient les sept continents. Miss Liberty l’avait toujours accompagné, dans les doutes et les certitudes, dans la magnificence comme dans la décadence, depuis son premier jour et jusqu’au dernier. Il inspira profondément, l’odeur froide et puissante des sommets le revigora. La quête de l’extraordinaire, de l’inédit, celle de ses limites emplissait de nouveau son esprit. Ainsi, lorsque Mike le héla, il lui lança un regard empreint d’une confiance factice qui sut habilement leurrer son jeune frère, mais aussi lui-même. Leurs visages béats s’observaient, puisant comme toujours l’un dans l’autre une force qui leur faisait parfois défaut. Le combat commençait.

En repensant à ces simples instants où ils n’avaient pas le goût du sang dans la bouche et l’odeur pestilentielle de la faucheuse dans les narines, Jay retrouva une once de courage pour se battre et retrouver ces moments d’insouciance. La corde qui les reliait passait dans un anneau enfoncé dans la pierre. Jay était en pleine escalade lorsque la corde était sortie du point d’ancrage et les avait fait chuter de plusieurs mètres avant d’être retenue par une excroissance de la roche. L’escaladeur avait étudié l’état de ses mains, elles étaient écorchées à vif. Son crâne avait brutalement percuté la paroi rocheuse et un liquide poisseux sillonnait avec langueur sur son visage. Il lança un vif regard vers le haut en direction de son frère et ne put réprimer un soupir de soulagement : Mike avait été intercepté par une petite plateforme rocheuse. Son cerveau analysait compulsivement son environnement, interceptant parfois les paroles confuses de Mike. Il examina ce qui se trouvait sous lui : un vide profond et total. Il remonta lentement les yeux sur la paroi lisse devant lui.

— Ma jambe est cassée ! Aide-moi Jay je ne peux plus bouger !

— Écoute-moi Mike, il y a un point d’ancrage à deux mètres de ta position. Il faut absolument que tu l’atteignes et que tu nous assures.

Mike se mut légèrement sur la plateforme, son cri déchira instantanément la vallée.
— Tu vas y arriver Mike, il faut que tu te redresses. Je sais que c’est douloureux, mais il va falloir le faire petit frère.

Jay perçut de nouveau les râles que son frère tentait d’étouffer. L’écoute de sa souffrance lui était intolérable, il plaqua ses mains sur ses oreilles.

— Je n’y parviens pas. Pardonne-moi, Jay. Je sais que tu crois en moi mais je... je n’ai pas le courage de me lever, je n’ai pas la force.

Une larme couleur carmin vint se déposer sur ses lèvres. La corde glissa légèrement, comme pour lui rappeler l’urgence de leur situation. « C’est moi qui te demande de me pardonner Mike. » murmura-t-il. Si la pression exercée restait la même, la corde ne serait bientôt plus retenue et ils tomberaient tous deux, attachés l’un à l’autre. Sa décision était prise. Il attrapa de ses mains ensanglantées son couteau suisse et s’activa d’un geste assuré sur la corde. Il perçut instantanément le hurlement d’effroi de son frère qui résonna entre ces vastes monts. Il discernait les convulsions de son corps au rythme de ses sanglots, le désespoir qui se substituait au choc. La sentence était irrévocable, aussi froide, dure et brutale que ce lieu qu’ils avaient pensé conquérir mais qu’il leur serait à jamais hostile. Avec un dernier regard qui traduisait à lui seul l’amour qu’il portait à son frère, Jay scella à jamais son destin et coupa sa ligne de vie.

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