Le lézard

il y a
3 min
1 227
lectures
21
Qualifié
Image de Été 2021
Il ne bougeait pas. J'aurais juré qu'il me narguait, qu'il attendait la moindre occasion, le moindre regard détourné, le moindre mouvement de ma part pour se cacher, ou encore pour me grimper dessus. Je ne connaissais pas réellement ses intentions, mais j'étais convaincue qu'elles étaient mauvaises, malsaines, maléfiques.
Le lézard était apparu quelques minutes auparavant, alors que je m'apprêtais à lancer un épisode de ma série favorite du moment sur mon téléphone. Après une journée riche en paysages en tous genres et en longues marches sous un soleil de plomb, il me tardait de me poser au frais et au calme.
J'avais pris cette chambre d'hôtel au cours de mon road trip à travers l'Espagne. J'avais décidé plusieurs mois auparavant que je le ferais seule, durant un mois entier au printemps. J'avais pris cette décision sans me douter un instant que je me retrouverais face à cette situation. Face à ce lézard immonde et malfaisant.
Depuis, je n'avais pas bougé d'un poil. En revanche, mon téléphone avait fait un sacré bond. J'espérais qu'il n'en garderait aucune séquelle. J'aurais l'occasion de le vérifier une fois le problème du lézard réglé.
Je le fixais, assise sur mon canapé. Je n'osais tenter quoi que ce soit, de peur qu'il se glisse sous un quelconque meuble. Qui pouvais-je appeler ? Seule face à ce reptile du diable, l'angoisse montait. Cherchant une solution, je me rappelai qu'en rentrant à l'hôtel, j'avais passé une commande pour mon dîner. Le livreur ne devait plus être loin ! Il pouvait me libérer de cet affreux animal. Que faire en attendant ? Dans tous les cas, il fallait que je bouge. Il était préférable que je devance le livreur pour éviter qu'il ne frappe et que les bruits ou vibrations dans les murs n'effraient le lézard, qui pouvait alors se réfugier n'importe où hors de ma vue. J'aurais alors toute la nuit l'anxiété de ne savoir où il se trouvait, et je ne pourrais certainement pas dormir. De surcroît, tout mon corps commençait à s'engourdir, tous mes muscles étaient tendus, crispés. Je me risquai donc à me lever. Lui ne broncha pas. Ouf ! Je sentais des gouttelettes de sueur couler le long de mon visage.
Soudain, j'entendis du bruit ; le livreur approchait. Sur la pointe des pieds, je me ruai sur la porte. Ma chambre donnait sur l'extérieur, aussi je courus vers lui, pieds nus, sur le sol encore chaud, et je m'écorchai le pied contre quelques petits cailloux qui traînaient là. Attrapant mon pied, et à cloche-pied, je tentai de lui faire comprendre ma situation « lagarto ! largarto ! » avec une grimace de douleur et de peur sur mon visage. Le livreur, décontenancé, ne savait pas s'il avait affaire à un lézard géant et mutant dans une chambre d'hôtel ou à une folle furieuse qui venait de s'éclater un doigt de pied sur un caillou tout en le prenant pour un lézard. Il me suivit malgré tout ; et c'est avec effroi que je découvris une pièce semblable à celle que j'avais laissée, le lézard en moins. Face à mon désarroi, le pauvre homme, qui n'avait toujours rien compris, semblait désolé. Mon cœur lui criait de rester avec moi, de me tenir compagnie pendant la nuit, mais la raison me guidait tandis que je lui tendais un billet et le laissais partir, résignée.
Après avoir refermé la porte derrière le livreur, je me sentis comme une cible dans un piège. J'entendais sa langue me sentir, me chercher, je la voyais déjà m'attraper comme une vulgaire proie. Je l'imaginais m'observer, tapi dans un recoin sombre et inatteignable.
J'analysais du regard l'ensemble des murs et des meubles, croyant l'apercevoir tantôt sur une commande, tantôt à côté d'une prise. Le lézard était introuvable. Je soufflai tout en me laissant tomber sur le canapé. Tout à coup, je fus prise d'un besoin immédiat d'air frais, je me redressai donc d'un coup pour sortir. C'est alors que mon regard rencontra de nouveau ses écailles. Je me figeai. Ses pattes semblaient de nouveau prêtes à me bondir sur le corps, elles m'entoureraient sans aucun doute le cou jusqu'à l'étouffement. C'en était trop, je m'abandonnai à mes larmes de fatigue et de désespoir.
Tel un mirage, j'entendis bientôt une clé s'insérer dans la serrure de la chambre d'à côté. Comment n'avais-je pas pensé plus tôt à demander du secours aux autres personnes de l'hôtel ? En furie, je courus rejoindre l'occupant voisin avant que le lézard ne puisse encore se cacher. Je vis un couple ; je pris aussitôt l'homme par le bras, et, sans un mot, le forçai à m'accompagner dans ma chambre. La femme, déroutée, nous suivit. Pour toute explication, je leur pointai du doigt la créature, inébranlable. Les émotions que j'éprouvais face à elle se décodaient sans peine sur mon visage ; aussi, mon sauveur s'arma d'un balai et d'une pelle, et, avec agilité et fluidité, poussa le lézard au sein de la pelle et le jeta dehors par la fenêtre. Cette dernière était assez haute, si bien que j'imaginais facilement que le lézard se trouvait dans une certaine mauvaise posture, là en bas ; possiblement étourdi ou même carrément écrasé par la violence de la chute.
Je levai les yeux vers l'agresseur avec horreur : tout de même, balancer de cette façon une si petite bête sans défense !
21

Un petit mot pour l'auteur ? 41 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
J'ai toujours beaucoup aimé les lézards... au grand désespoir de ma mère qui en retrouvait un de temps en temps perdu dans mes draps de lit. Je ne les ai pas toujours respectés... un labo nous les prenait contre une pièce de cinq francs. J'en ai vu en France bien sûr mais à l'étranger... beaucoup en Afrique, à Madagascar et il m'ont toujours semblé sympathiques. Je comprends les phobies et celle de votre protagoniste n'a rien de critiquable. Un très bon texte avec une chute qui m'a fait sourire de bon coeur :-))
Image de Manon L.
Manon L. · il y a
Ouah dans votre lit ! Effectivement vous deviez bien les aimer ! 😁
Merci beaucoup !

Image de Jean-Pierre CHEVREUIL
Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
"Lézard Premier", celui là a sa place au Musée et vous au palmarès des conteuses magiciennes.
Bravo, ça sent le vécu!

Image de Manon L.
Manon L. · il y a
C'est très gentil, merci ! Cette histoire est inspirée de ma sœur, pour ma part, ce serait plutôt les araignées ahah !
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Je connais quelqu’un qui est tétanisé de peur devant les chats. A chacun ses phobies ! Celle de votre héroïne est très crédible et on ne s’attend pas du tout à son revirement de la fin. C’est très réussi !
Image de Manon L.
Manon L. · il y a
Merci beaucoup !
Image de Anne K.G
Anne K.G · il y a
Moi devant une araignée ou tout autre compagnie du genre. Je me suis retrouvée dans chacun de vos mots! Est-ce autobiographique?
Image de Manon L.
Manon L. · il y a
Presque ! Je me suis très fortement inspirée d'une situation que ma sœur a vécu 😄
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Mon chat a dit : "la prochaine fois, appelle-moi et je m'en occuperai de la petite bébête" ♫
Image de Manon L.
Manon L. · il y a
Oh oui vive les chats !
Image de Mijo Nouméa
Mijo Nouméa · il y a
Une situation commune à beaucoup et à moi en particulier qui n'aime pas tous les animaux à sang froid. Bien écrit, avec rythme, humour, suspens qui embarquent le lecteur vers une résolution...qui rappelle l'adage "c'est la grosse bête qui a peur de la petite"
Image de Manon L.
Manon L. · il y a
Merci ! 😁
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Histoire amusante ! Et dire que ma fille avait récemment un anaconda dans son séjour, et à ma question "as tu eu peur ?", elle m'a juste répondu "pourquoi ?"
Image de Manon L.
Manon L. · il y a
Ce qui prouve bien que c'est notre perception des choses qui fait tout !
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Le monstre imaginé, et enfin capturé, a repris sa taille réelle.
Il en va de même parfois avec certains de nos problèmes qui nous paraissent insurmontables.

Image de Manon L.
Manon L. · il y a
Oui c'est vrai !
Image de Florence Cartraud
Florence Cartraud · il y a
Je l'ai imaginé énorme et grimaçant pour le découvrir inoffensif et à la merci du moindre coup de balai. L'héroïne a dû ressentir la même chose pour nous surprendre avec cette conclusion !
Image de Armelle FAKIRIAN
Armelle FAKIRIAN · il y a
J'ai beaucoup tu. Merci

Vous aimerez aussi !