Le Klan des Kuklus

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"Rideau après rideau, la terre ouvrait son théâtre pour les jeux du jour et du monde", Joseph Kessel  [+]

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Pulaski, Tennessee, 24 décembre 1865. Six confédérés démobilisés célèbrent la Nativité à leur façon : le Klan des Kuklus est né. Face à leur violence, le Président Ulysses S. Grant, promulgue le 20 avril 1871 la loi KuKlus pour abolir l’infâme Klan. La chasse au masque blanc commence.

***

Dogwood-Gulch, Virginie du Nord, 30 mai 1871. « Regarde-moi ça Old Boy, je crois bien que j’ai jamais vu un trou aussi fleuri ! » Et Lucky Luke de dévaler la pente sur le dos de Jolly Jumper pour rejoindre « la ville de la fleur ».

Son fleuriste, très précieux derrière son étal, pose son tablier dès que le soleil se couche. Il enfile sa ceinture à deux Colts et se rend au saloon « le Red Cardinal », ainsi nommé tant pour l’oiseau emblématique de l’État que pour la couleur du parquet après son passage.

Avant de se diriger vers le saloon, Lucky Luke prend une chambre à l’auberge de Bob Tips pendant que Jolly Jumper jette des regards narquois aux canassons qui attendent sagement leurs cavaliers, « quelle bande de domestiques ».

Le gros Johnny Abraham est derrière son comptoir. Son embonpoint est à la hauteur de son amour du houblon. Il a une balafre sur la joue droite : souvenir du Fleuriste, mécontent de voir Tommy Scalawag, un nègre, servi au comptoir. Personne ne sait ce qu’il est devenu.

Le parquet du saloon est enduit d’un cirage de bière séchée qui fait coller et résonner les éperons de Lucky Luke. Les conversations diminuent de volume, les cartes s’arrêtent en vol, la bière ne dépasse pas les pommes d’Adam, tous se sont figés à l’arrivée de l’étranger. Ah oui, cela n’a pas été dit : le Fleuriste n’aime pas les étrangers.

C’est dans un silence de mort que Lucky Luke s’accoude au comptoir et demande une limonade à Johnny Abraham, qui ajoute :
— Vous devriez pas rester ici, Etranger, si le Fleuriste...
— ... m’offre un bouquet, Jolly sera ravi ! On ne dirait pas, mais il adore ça, les pétales de toutes les couleurs, ça lui file un moral d’acier.
— En parlant d’acier, dit une voix inconnue, si tu ne veux pas que je joue de mon six-coups pour t’en coller aux miches, prends tes cliques, tes claques, ton cataclopant et quittez ma ville.
— Tiens, en parlant du loup, le Fleuriste ! Et ma rose de bienvenue ?
— La fleur d’ici c’est la dogwood, on s’en sert aux funérailles. Tu verras ça demain si tu traînes encore ici.

Morsix Feetunder se précipite pour prendre les mesures de son nouveau client : les affaires du croque-mort de Dogwood-Gulch n’ont pas faibli depuis la fin de la Guerre. « Tu me trouveras à l’auberge ! » s’exclame le cow-boy avant de descendre sa limonade, de jeter une pièce à Johnny et de quitter le saloon.

***

Sorti à son tour, le Fleuriste fait face à trois grandes robes blanches à cheval. Leurs masques pointus, blancs également, sont comme des becs d’oiseaux acérés tournés vers le ciel.

— Mmmmbl !
— Je vous demande pardon?
— Satanées cagoules ! dit Jacob Conle, en la retirant.
— Attention Jacob, et l’incognito ? disent en chœur Jeff Pendhaut et Johnny Hecourt.
— La cagoule, c’est pas discret en plein jour, répond Jacob.
— Ah... et les robes ?
— On dira qu’on est pasteurs. D’ailleurs toi, le fleuri, tu donneras bien l’hospitalité à trois pasteurs fatigués de leur voyage ?

Le Fleuriste tire légèrement sur le tissu blanc accroché à sa ceinture et un sourire mauvais déchire les babines des trois compères :
— Ça fait plaisir de rencontrer un camarade qui fera pas de problème à nous cacher de l’Armée !
— Entendu. Mais avant, un cow-boy à la mèche trop longue et au foulard trop rouge s’est installé aujourd’hui à l’auberge, ça fait de l’ombre à mes fleurs...
— Prépare la mangeaille, on s’en occupe.

Jacob, Jeff et Johnny se dirigent vers la chambre du cow-boy d’un pas lourd et criblent de balles le lit dont ne dépasse qu’un stetson blanc. Des plumes volent. Jacob soulève la couverture : des traversins et une note, « regardez derrière vous ». Lucky Luke leur fait face et les désarme aussitôt : « pas très protestants nos trois pasteurs... » dit-il en les faisant quitter sa chambre par la fenêtre, de trois coups de pieds qui les envoient dans la mangeoire.

— Vous n’avez pas réussi à le descendre alors qu’il dormait ?!
— Mais...
— Tant que ce cow-boy est en vie notre marché ne tient pas ! Voilà ce que nous allons faire...

***

La nuit est tombée sur Dogwood Gulch. Pas de trace de mes trois affreux ni du Fleuriste, ça sent mauvais, pense Lucky Luke en entrant au Red Cardinal. Vide. Johnny lui-même a déserté son établissement.

Lucky Luke contourne le comptoir pour se servir une limonade. Lorsqu’il se retourne, quatre silhouettes blanches lui font face, bloquant la sortie.
— Mmmmbl ! grommelle la plus petite, qui soulève un pan de tissu pour pouvoir dire : « tu es cerné cow-boy, soit tu pars debout, soit tu pars allongé ».

La tension est à son comble. Des yeux dépassent des portes-battantes : Johnny, Morsix et les habitants guettent la réaction du cow-boy.

Lucky Luke lève son verre, « à votre santé Messieurs ! », et le lâche. Lorsqu’il le rattrape au niveau du comptoir, quatre coups de feu ont retenti : les quatre sont désarmés.

Dehors, le clairon sonne, clouant le Fleuriste et les Kuklus sur place.
— La cavalerie est à l’heure, comme d’habitude, lâche Lucky Luke avec un sourire.

Le Fleuriste a jeté et piétiné son masque. Il sort un couteau pour régler son compte à Lucky Luke mais les vétérans de l’Armée de l’Union font irruption dans le Saloon et saisissent les affreux.

— Quatre ?
— Je croyais que nous en cherchions trois... les complices Conle, Pendhaut, Hecourt...
— Celui qui sent la rose vient en supplément, avec les compliments de Lucky Luke, dit le cow-boy.
— Nous reviendrons cow-boy, et nous aurons d’autres visages, le Klan des Kuklus ne mourra jamais, le Klan des Kuklus est immortel ! glapit le Fleuriste.
— Et la bêtise aussi... allons Jolly, on y va, mais avec les copains.

Lucky Luke s’éloigne en chantant dans le clair de lune, entouré des habitants de Dogwood Gulch et de Tommy Scalawag, sorti de sa cache...

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Sylvie Jacob · il y a
Excellent ! Très vivant et plein d'esprit ! "Pas très protestants, les pasteurs".. J'adore ! :)
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AP3 · il y a
Merci d'être venue le découvrir !!
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Philippe Rinaudo · il y a
Un texte qui mériterait d'être mis en images... 😉
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AP3 · il y a
Merci Philippe ! Si seulement je savais dessiner...
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Philippe Rinaudo · il y a
Oh, un revenant ! 😉
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Pascal Depresle · il y a
Revisiter Lucky Luke, c'est un pari osé. Et réussi, bravo. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci, comme "Gamin le pont" ou "Bitume", toujours en lice.
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AP3 · il y a
Merci !
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Pierre Priet · il y a
Efficace! Bravo! Mon vote évidement ! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Sourisha Nô · il y a
je n'ai qu'un mot à dire: finale méritée...
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AP3 · il y a
Merci beaucoup Sourisha !
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Java · il y a
C'est de la pure BD ! Il ne manque que les images, comme la voix à Jolly Jumper...
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AP3 · il y a
Un grand merci pour ce commentaire si encourageant :)
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Arlo G · il y a
J'avais aimé. Je renouvelle. Bon après-midi. Arlo
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AP3 · il y a
Merci Arlo !
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Michèle Harmand · il y a
Bonne chance ! :)
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AP3 · il y a
Merci Lila !
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Nadine Gazonneau · il y a
Mon vote renouvelé . Bonne chance
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AP3 · il y a
Merci :)