Le Kent à Mobylette

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Voilà le grand projet que Stéphane et moi avions élaboré dans nos têtes hirsutes d'adolescents épris d'aventure. Je suis allé acheter deux « F » autocollants à poser sur nos sacoches, une priorité absolue pour nous soyons clairement identifiés comme français, car en 1975 il était convenu qu'un jeune homme français, fût-il hirsute et légèrement boutonneux, avait une cote d'enfer en Angleterre. Nos mobylettes étaient tout pour nous, et quand un ado dit tout pour nous, ce n'est pas rien. On avait la même Cady, orange pour moi et blanche pour lui. On roulait sur les routes de campagne, on allait camper en baie d’Authie, on frimait en dérapant sur le parking de la piscine, on rangeait nos mobs côte à côte devant le Bagatelle, on les surveillait vaguement à travers la vitre de notre QG enfumé et on était heureux. Autant dire que le reste était littérature. Pas faux. On lisait Kerouac, Kessel, Salinger et Rimbaud, on écoutait Dylan.
Stéphane était mon vrai et seul ami depuis toujours. Bien que fils de médecins, il partageait avec moi des idées franchement gauchistes. Moi j’étais gauchiste par réflexe, lui par réflexion. Il théorisait, il nommait les choses et je le trouvais génial, pour ça comme pour le reste. En plus il avait une imagination débordante et le coup de l’Angleterre en Mob, c’était lui, évidemment.
Mais rien de pire ne pouvait arriver que ce qui arriva.
Alors que notre itinéraire Boulogne – Douvres – Folkestone – Ashford – Maidstone était tracé sur notre carte Michelin, que nous avions réuni dix pounds en lavant des voitures, que nous avions fait réviser nos moteurs, décalaminé les pots, installé un rétroviseur sur le guidon à droite (l’idée de rouler à gauche nous enthousiasmait), alors qu'il ne restait plus qu'à acheter les billets de car-ferry, ce fut le drame : Steph est tombé amoureux.
Amoureux d'une Honda CB 125s, bleu pétrole. Il n'avait plus d'yeux ni d'intérêt que pour elle. Quand il me parlait, je sentais dans son regard que je le gênais, parce que trop associé à ma vieille machine, j’incarnais probablement une forme de médiocrité. Les coudes posés sur le guidon de ma Motobécane orange corail, j'ai surpris ma tronche de ringard casqué dans l'un de mes deux rétroviseurs qui me l'a confirmé. Stéphane avait subitement changé de monde, rien qu’en voyant cette moto élégante que ses parents lui paieraient assurément pour ses seize ans. À l’envie de changer de pays venait de se substituer vicieusement chez lui le besoin de changer de condition. Il ne m'a rien dit sur le devenir de notre projet d’Angleterre, les ados ne sont pas explicites entre eux sur les sujets importants. Il ne me parlait que de cette pute japonaise qui le retenait sur place comme un setter devant une perdrix. J'ai compris assez vite. Terminé le voyage. Game over.
Rien de plus douloureux ne m’était arrivé dans ma jeune existence que cette conscience de se sentir minable devant son meilleur ami. Un chagrin atroce, en vérité. De ceux qui, soi-disant, contribuent à devenir adulte, c'est à dire avoir le goût de l'amertume si je comprends bien. Je n'ai jamais acheté de moto de ma vie. Plutôt crever.

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