Le journal

il y a
2 min
833
lectures
83
En compétition

La vie est un fil d'or sur lequel je me déplace tel un funambule. Si parfois je perds l'équilibre, l'écriture me porte ... Merci de me lire, si le cœur vous en dit. Très très courtement vôtre  [+]

Image de Été 2020

La vie est une pente douce, nous glissons lentement vers la sortie, une porte ouverte sur une dimension nouvelle. Certains se préparent à partir, ils organisent leurs obsèques comme on boucle une valise pour attraper le dernier train. D’autres choisissent d’écarter cette fin inexorable.

Âgée de quatre-vingt-cinq ans, Yvonne Cornier était coquette et pétillante, elle gardait l’esprit alerte et malicieux d’une jeune fille tournée vers l’avenir. Madame Cornier répétait souvent à son mari : « Ne me parle pas de la mort Valentin, le ciel n’a pas besoin de moi ! Il peut m’attendre longtemps le bourricot ! ». Elle attribuait sans retenue le surnom de « bourricot » à tout le monde et l’Éternel n’était pas épargné par ce familier qualificatif…

Yvonne s’était installée dans son fauteuil, elle feuilletait lentement le journal du jour jusqu’à la page des avis de décès. Elle savourait ce moment, se flattant d’être en bonne condition pour battre le record de longévité.
— Je ne connais aucun mort aujourd’hui, dit-elle avec regret.
Elle guettait la réaction de son époux. Après soixante ans de mariage, la complicité était devenue le ciment de leur couple, elle riait de ses plaisanteries grivoises et rougissait encore lorsqu’il effleurait sa joue d’une main rassurante.

Pourtant, depuis quelques semaines, son mari était submergé par une grande mélancolie, il ne sollicitait plus les étreintes affectueuses de sa compagne. Valentin se tenait debout, une tasse de café brûlant entre ses deux mains. La chaleur devenait insupportable, pourtant, cette terrible douleur lui permettait d’en écarter une autre plus profonde. Son cœur était rongé par un mal incurable.
— Voyons, Valentin ! Pose cette tasse, tu es devenu fou mon ami !
Il lâcha le contenant et le liquide noir se répandit sur le sol, les éclats de porcelaine s’éparpillèrent comme des morceaux de vies brisées. Il murmura :
— Voilà à quoi ressemble le temps qu’il me reste à passer dans ce monde. Je suis comme cette tasse, un homme morcelé dans un avenir aussi sombre que ce café.

Yvonne glissa d’un pas léger vers son mari, elle prit ses mains entre les siennes.

Il frémit.

Yvonne réagit, la voix étouffée dans un silence mortuaire :
— Tu m’en veux toujours pour cette aventure avec Lucien ? Ça fait soixante ans Valentin ! Je venais juste de te rencontrer lorsque Lucien m’a volé quelques baisers et une seule nuit anodine… Voilà déjà un mois que je t’ai raconté cette histoire sous l’influence de cinq coupes de champagne pour fêter nos noces de diamant ! Il faut oublier mon chéri…

Il soupira.

Monsieur Cornier se dirigea vers la chambre, il saisit une photographie posée sur la commode. Yvonne l’avait suivi d’un pas silencieux. Le vieil homme ignora sa discrète présence, il lui tournait le dos. Elle caressa sa nuque blanche.

Il pleura.
De retour dans le salon, il prit place dans le fauteuil qu’occupait son épouse.
— Nous étions si jeunes Yvonne, tu as toujours été si radieuse. Je souhaitais simplement finir ma vie à tes côtés.
— Enfin Valentin ! Nous n’allons pas nous séparer à quatre-vingt-cinq ans pour une si ancienne et ridicule histoire !

Yvonne était désemparée, elle ouvrit grand la fenêtre pour faire rentrer un coin de ciel bleu dans sa sombre demeure, l’air glacial envahit la pièce.

Il frissonna.

Valentin s’empara d’un vieux journal caché sous l’assise du fauteuil, il l’ouvrait tous les jours à la rubrique nécrologique. Il fallait vérifier une dernière fois, ces yeux fatigués s’attardèrent sur le prénom de la femme qu’il avait tant aimée :

Parution du 12 avril 2019
DEUILS
Yvonne CORNIER


Le 21 mai 2019, Valentin ferma les yeux. Un bref instant, il sentit une présence avant de s’assoupir pour sa plus longue nuit.
— Enfin, te voilà Valentin… L’âme partagée entre deux mondes, j’errais dans notre maison. Je t’attendais…

Il sourit.

83
83

Un petit mot pour l'auteur ? 108 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel  Commentaire de l'auteur · il y a
Chers lecteurs
En prenant connaissance de vos commentaires, il semble y avoir une confusion sur le fond de mon récit. Ce n'est pas de l'escapade sentimentale de sa femme dont souffre le vieil homme (il la connaissait à peine à l'époque). C'est son absence qui le ronge. Il s'agit d'une histoire surnaturelle...😊

Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Si cela peut vous rassurer, je n'ai eu aucun problème à comprendre votre texte.
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Je suis rassurée, merci !
Image de Tnomreg Germont
Tnomreg Germont · il y a
La tasse qui se brise et le café qui se répand.... la tasse est le contenant, mais ce qui reste, le contenu, se répand et prend sa véritable dimension....le fond ou la forme...Merci à vous Madame
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
C'est moi qui vous remercie...
Image de Tnomreg Germont
Tnomreg Germont · il y a
Belle journée à vous Madame
Image de Trebor
Trebor · il y a
C'est comme une histoire de fantôme. Bien écrit et bien conduit jusqu'au dénouement.
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Merci Trebor !
Image de LaNif
LaNif · il y a
Votre texte est très clair, j'ai tout compris aussi.
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
C'est très gentil, merci !
Image de De margotin
De margotin · il y a
Mon soutien à vous 🌹
Je vous invite à découvrir mon Dessin. Merci beaucoup
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1

Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Merci beaucoup !
Image de Anna Mindszenti
Anna Mindszenti · il y a
Un texte bien écrit. j'ai pris du plaisir à vous lire.
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
J'aime beaucoup les récits surnaturels et je n'ai pas été déçue de ma lecture, bien au contraire. Bravo Sandrine !
Image de cendrine borragini-durant
cendrine borragini-durant · il y a
Il est touchant de voir à quel point Valentin aime encore sa femme, malgré les années et la trahison. Tendrement amer, à l'image du café répandu par cet homme morcelé...
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Merci beaucoup Cendrine d' avoir pris le temps de me lire
Image de JACB
JACB · il y a
C'est tendre et romantique à la fois, infiniment humain ! Merci Sandrine.
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me lire...
Image de Corinne Chevrier
Corinne Chevrier · il y a
Vos textes sont des moments de lecture chaleureux, merci.
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Merci pour cet agréable commentaire !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Je le veux

Natacha Fichten

Mon cœur tambourine contre ma poitrine tandis que mes jambes se mettent doucement à trembler. Mon visage n'affiche aucune trace de peur alors que celle-ci me broie les entrailles. J'essaie de... [+]