Le jour où la Mort est morte

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Ecrire pour moi est une activité spirituelle du plus haut degré. L'écriture me donne accès à un monde inaccessible par tout autre moyen, un monde peuplé de Vérités éternelles, de Questions  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Il était de notoriété publique que la Mort n’allait pas très bien depuis quelque temps. Sa santé chancelante la rendait plutôt peu scrupuleuse dans l’accomplissement de ses devoirs. Des générations entières étaient emportées dans la fleur de l’âge alors que d’autres personnes vivaient de façon extraordinairement longue, plus de 400 ans dans certains cas.

Pendant quelque temps, la Mort végéta à moitié vivante, avec un pied dans la tombe et l’humanité retenait son souffle craignant qu’elle ne récupère et ne se rétablisse complètement.

Et puis vint le jour où la Mort rendit son dernier souffle et personne n’arrivait à croire à cette aubaine. Il était difficile de réaliser que la Mort ne vivrait plus dans le monde et que notre vie n’aurait jamais plus à craindre le spectre omniprésent de l’extinction planant à proximité. Plus personne n’aurait besoin d’être aux prises avec le fait d’inclure son propre décès dans sa vie.

Les plus éminents scientifiques reçurent la tache d’effectuer l’autopsie de la Mort. Leur conclusion unanime fut qu’elle était décédée de mort naturelle. Ce dont personne ne s’était douté, c’était que le Mort possédait une durée de vie limitée. Tout le monde avait toujours pensé qu’elle vivrait à tout jamais et pourtant elle portait elle aussi en elle les semences létales de la mortalité.

Après ça, le problème le plus urgent à l’ordre du jour était l’enterrement de la Mort. Il fallut envisager de toute urgence des questions qui ne s’étaient jamais posées auparavant, car le monde voulait être sûr que la Mort était bien morte et ne se relèverait plus. Où la cérémonie funèbre se tiendrait-elle ? Suivant quels rites religieux la messe commémorative serait-elle célébrée ? Qui ferait l’éloge funèbre ? Où serait-elle ensevelie ?

La question de savoir qui inviter pour la cérémonie s’avéra être le problème le plus inextricable de tous. Il était quasiment impossible de déterminer qui était sincèrement accablé de douleur par le départ de la Mort et qui voulait simplement assister à la cérémonie pour faire partie d’un événement historique.

Finalement, tous ces problèmes furent résolus quoi que ce ne soit pas à la satisfaction de tout un chacun et le monde donna à la Mort le départ qu’elle méritait. L’enterrement à peine terminé, le monde se mit en mouvement et commença à faire la fête.

Après que le déferlement de joie du à la délivrance de sa loi tyrannique se soit calmé, les gens retrouvèrent leur sérénité et commencèrent à se souvenir des façons dont la Mort leur était venue en aide dans le passé.

Ils gardaient un souvenir ému de la capacité unique de la Mort à résoudre tous les problèmes inextricables de l’existence ; sa faculté inégalée à effacer toute douleur, honte et malheurs ; combien elle procurait une solution honorable aux situations désespérées et offrait volontiers sa main secourable à quiconque lui demandait de l’aide ; la façon dont elle établissait l’égalité dans le monde et assurait un repos éternel aux personnes épuisées.

Les religions ne pouvaient plus survivre sans la Mort car leur attrait et leur autorité venaient de la promesse d’une vie idéale dans le nouveau monde. De nouvelles religions apparurent qui prophétisaient qu’un jour la mortalité serait de retour sur Terre et que les vertueux seraient récompensés par la Mort Éternelle.

L’humanité reconnut combien l’existence de la Mort était fondamentalement essentielle pour le maintien de l’ordre social et des relations pacifiques internationales. Étant donné que la peine capitale et les conflits armés cessaient de représenter une crainte pour une vie humaine, rien ne barrait la route au désordre et à l’immoralité dans les affaires humaines et les pays se déclaraient la guerre au moindre prétexte.

La vie perdit bien vite tout son sens car la Mort avait servi à établir la différence entre le fait d’être et celui de ne pas être. Sans elle, la vie semblait insipide et ne valait plus la peine d’être vécue.

Chaque être humain fut forcé de trouver la force d’affronter un futur déroutant dans lequel la grâce salvatrice du décès était désormais absente. Ce ne fut qu’à ce moment là que l’on réalisa combien la Mort avait tissé le fil du destin dans chaque aspect de l’existence de l’homme et quelle perte irrémédiable cela avait été pour l’homme le jour où la Mort était morte.

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Felix Culpa · il y a
Une qualité d'écriture et une imagination illimitée. Un conte philosophique ahurissant ! Bravo Bozlich !
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Ahahah · il y a
Un conte paradoxal qui repose sur un raisonnement par l'absurde : Et si la mort pouvait mourir, quelles en seraient les conséquences ? La conclusion rejoint celle de Borges (les Immortels) ou celle de Swift (la montagne volante) , la mort est indispensable sinon on risque d'être comme les savants immortels de Swift incapables de réfléchir sauf si on les frappe ou les immortels de Borges qui ressemble à des épaves pitoyables. Un conte philosophique très réussi qui n'est pas non plus un éloge de la mort. Elle est là, c'est tout et il faut bien en tenir compte. Cela rejoint la sagesse antique d'Epicure.
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Bozlich · il y a
Ahahah, merci beaucoup pour votre commentaire très intéressant. Je répondrai plus par message.
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Sandi Dard · il y a
Soif d éther nid thé? !.

.....

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Bozlich · il y a
Désolé, je ne comprends pas votre commentaire.
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Sandi Dard · il y a
Éternelle soif d éternité ?!...
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Bozlich · il y a
Sandi, merci. Je comprends maintenant !
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Une belle façon de la combattre, de l'exorciser et de quoi faire cogiter ses neurones. Merci pour ces mortelles pensées.
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Bozlich · il y a
RAC, merci. Je suis heureux que cette histoire vous soit utile !
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Eliza · il y a
Quelle originalité dans le choix de ce thème ! Bravo Bozlich.
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Bozlich · il y a
Eliza, merci beaucoup pour vos commentaires !
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Claire Bouchet · il y a
L'être humain est versatile, c'est bien connu. Votre réflexion montre bien la dualité de ses pensées concernant la Grande faucheuse.
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Bozlich · il y a
Claire, merci beaucoup pour vos commentaires intéressants et perspicaces !
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Lélie de Lancey · il y a
Quand la mort n'est plus, que devient la vie... Tout mon soutien pour cette réflexion sur l'utilité en définitive de La Mort... Bravo :)
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Bozlich · il y a
Lélie, merci beaucoup d'avoir lu mon histoire et de vos commentaires !
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JACB · il y a
Quel sujet étonnant ! Feue la mort qui met le feu à la vie au point de se faire regretter, en voilà une gajeure. Bravo Bozlich
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Bozlich · il y a
JACB, merci d'avoir lu mon histoire. Je suis content que ça t'ait plu. Je ne comprends pas ce que "gajeure" veut dire.
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JACB · il y a
Un défi , qualque chose de cocasse, un pari...à relever entre ici dans votre histoire, la mort de la mort qui met à feu et à sang la vie.
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Patrick Peronne · il y a
Je crois me souvenir de ce que disait Woody Allen sur le sujet : "l'éternité c'est long, surtout vers la fin." Et puis il y a les transhumanistes qui ont un point de vue complètement opposé… et intéressant parce que de plus en plus en vogue… Bref, votre point de vue titille chez le lecteur ce qui constitue son ombilic "métaphysique"...
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Bozlich · il y a
Patrick, merci pour votre commentaire très intéressant. Je ne connaissais pas la citation de Woody Allen, mais je connais le transhumanisme. Ils changeraient peut-être d'avis s'ils lisaient mon histoire.
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Virgo34 · il y a
Bravo !
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Bozlich · il y a
Virgo34, merci beaucoup!

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