Le jour où j'ai découvert la mort

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Réflexions sur la mort, l’après, la décomposition… Déprimant, tout ça ? C’était sans compter la poésie qui émane de ce texte, qui, à la

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Image de Hiver 2021
J’avais alors sept ans. C’était l’été, mes sœurs et moi étions en vacances en Camargue. Ce fut le premier séjour d’une longue série, et c’est principalement durant celle-ci que s’est construite ma représentation personnelle de cette belle région.
Tout d’abord l’odeur d’iode quand on arrive près des côtes. L’excitation monte dans la voiture, autant chez les parents soulagés d’arriver au terme d’une longue journée que chez les enfants qui piaillent d’impatience à l’idée d’atteindre la mer. Puis on longe des marais salants, où s’entassent de petites montagnes de sel. Il y en a une telle quantité que ça en parait factice. Mouettes et goélands passent en criant dans le ciel et on peut souvent apercevoir des flamants roses en petits groupes, perchés sur une seule patte dans l’eau. Avec un peu de chance on peut admirer les chevaux – dont le nombre a malheureusement bien diminué de nos jours – brouter ou courir à travers les bandes de terre verdoyantes.
La lumière est également superbe, c’est l’une des choses qui m’a le plus marquée. Mais la Camargue sera toujours pour moi, malgré sa splendeur d’été, associée à ma première prise de conscience de la mort.

J’avais alors sept ans. Mes sœurs ainées et moi-même jouions dans les dunes, après avoir piqueniquer avec nos parents sur le sable. Nous courions, moitié en nous poursuivant moitié en dévalant les dunes pour le plaisir, quand je me pris les pieds dans quelque chose qui me fit rouler jusqu’à plage. Je me relevais en riant. Mon rire s’étrangla aussitôt que j’eus reconnu l’objet qui avait provoqué ma chute : c’était un flamant rose en décomposition. Les flancs mangés par la vermine et plein de sable, un bout d’aile arraché, une patte formant un angle répugnant. Mais le pire, c’était cette mollesse générale du corps ainsi que son regard. Son œil gauche était submergé par des fourmis et son œil droit, vitreux, semblait me fixer d’un air d’effroi et de surprise. Ce qui n’était plus qu’une pauvre chiffe molle avait sûrement connu une mort violente et inattendue. L’odeur de la mort, âcre et méphitique, me frappa soudainement au nez.
J’avais déjà côtoyé la mort, plus jeune : j’avais vu mon arrière-grand-mère partir sur un brancard, drapée, et avait éprouvé beaucoup de remords en écrasant une coccinelle que j’essayai de faire monter sur un bâton. Mais dans ces deux cas, je n’avais pas été confrontée à l’absence de regard, l’organe amputé de son étincelle de vie. J’avais devant moi non plus un de ces gracieux oiseaux, mais une charogne en décomposition, avec laquelle j’avais été en contact intime pendant les quelques instants de la descente.
Sans un bruit, je la contemplais de longues secondes. Un changement s’effectuait en moi, difficile à exprimer et profondément dérangeant. C’était comme si une surface lisse brusquement se granulait puis explosait. Une horreur m’enserra soudain le cœur, le torse, le cou : je n’étais pas différente de ce flamant, moi aussi un jour je finirai comme lui. Moi aussi j’étais un être de chair et d’os, donc appelé à se décomposer dans la même odeur infâme qui pénétrait brusquement mes narines. Dans la lumière pleine de l’après-midi avait soudainement lieu un horrible drame. Je me retournai, fis quelques pas et vomis.
J’avais alors sept ans. Des années plus tard, je lirais le poème « Une charogne » de Baudelaire. J’y retrouverais les mêmes sensations organiques et cela me rappellerait cet après-midi en Camargue.

Des années plus tard encore, je m’en souviens. J’ai quatre-vingt-seize ans et je me souviens. Couchée dans mon lit d’hôpital, je me replonge dans mes souvenirs en attendant que la mort arrive. Elle ne devrait plus tarder. Mon corps est raide et rêche, mes articulations arthritiques. J’ai du mal à respirer. Comme une vieille éléphante, j’attends la fin. C’est moi le prochain flamant rose.
Mes parents, mes sœurs, la plupart des gens que j’aimais sont morts. C’est la vie, c’est le temps qui passe, on n’y peut rien. Les individus peuplent la toile de la vie puis s’effacent tels des ébauches jamais achevées. Seul le souvenir reste... Puis s’en va avec le dernier rêveur.
Je vois le flamant voler vers moi. Derrière lui, une grande lumière d’été...
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