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Le jour où j'ai rencontré Simone

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Estelle

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FINALISTE
Sélection Public

Le jour où j’ai rencontré Simone, c’était pathétique et réconfortant.

Je venais de loin mais je ne venais pas spécialement. Cela aurait été ridicule. Simone ne m’attendait pas. Elle n’attend plus personne Simone. Elle a rangé ses plumes, ses cahiers. Elle ne voit plus le monde actuel Simone. Elle en serait surprise, et sans doute un peu triste. Je ne viens pas pour lui raconter le monde à Simone, je viens égoïstement lui parler de mon monde à moi, de ma pauvre existence et surtout de son influence, de son rôle à mes côtés. Avec Simone, j’avais trouvé quelqu’un qui ne me rejetait pas, qui comprenait mes regards, mes silences, mes échecs, mes doutes et mes choix. C’était important que je lui en fasse part, même si cela pouvait passer pour de l’idolâtrie ou pour un délire névrosé de quelqu’un qui vient de finir une analyse.

J’ai fait ce voyage comme un pèlerinage, comme un évènement, un check point, un point de restauration dans mon système. Je l’avais un peu préparé ce moment, rêvé surtout. Je voulais mettre des images sur tous les noms de rues, d’hôtels, de restaurants, de cafés qu’elle cite souvent dans ses livres Simone. J’ai voulu m’arrêter dans tous ces endroits qu’elle fréquentait, foulant le sol qu’elle avait dû fouler, l’imaginant à une table du Café de Flore, écrivant avec un petit verre de blanc d’une écriture très serrée et très fine, les cheveux bien tirés sous un bandeau, les jambes croisées, la quintessence d’un génie, son regard bleu qui semblait avoir tant de choses à dire. Les rues de Saint-Germain s’ouvraient devant moi comme autant d’étapes nécessaires à ce parcours initiatique et magistral.

Simone pourrait être ma grand-mère, mon arrière-grand-mère même, mais je ne l’imagine pas si vieille. Je l’ai connue alors que j’avais vingt ans, une éternité sans trouver le sens de ma présence sur terre, le but de mes combats, mes idéaux... Depuis ce jour, ma façon d’agir et de penser a radicalement changé, j’ai été façonnée en quelque sorte par ce que j’ai appris par elle. Mes larmes n’avaient plus les mêmes sonorités, mes mots devenaient plus percutants, enfin je me décidais à faire ce dont je rêvais : écrire. Je n’avais rien d’urgent à dire, mais j’avais une soif de mots et de belles phrases. Toutes ces lettres mises bout à bout tourbillonnaient enfin en moi et me remplissaient.

C’est fascinant la façon dont on peut approcher les personnes une fois qu’elles sont mortes. Les approcher émotionnellement, il n’y a plus de gêne, plus de honte. C’est comme si elle m’avait donné un rendez-vous Simone. Connaissant sa maniaquerie des horaires, je ne voulais pas arriver en retard, mais pas trop en avance non plus, elle n’aimerait pas ça. Moi aussi je n’aime pas les personnes en avance, elles brisent l’instant précieux où nous avions prévu d’attendre. Je suis volontairement passée par la rue Schoelcher à gauche du Boulevard Raspail pour rejoindre la rue Froideveaux, je cherchais quelque chose à lui offrir. J’ai pensé à des fleurs. Mais une fois arrivée devant l’étal de bouquets, je me suis dégonflée. Ce n’est pas quelques roses qui pourraient rivaliser avec ce que je devais à Simone. Je ne pouvais tout de même pas arriver les mains vides, et je n’allais pas lui laisser un pauvre ticket de métro griffonné coincé sous un gravier du cimetière Montparnasse.

Devant l’endroit où elle repose, il y a un banc où j’ai pu m’asseoir un long moment, pour lui écrire une lettre, très courte, très lyrique. J’y ai mis mes mots préférés : existence, révolution, évidence, chaos, ... Je la remerciais à coup de littérature minable et enfantine. Je n’avais pas trop peur de son jugement, une fois enterrée, malheureusement elle ne pourrait plus rien contre ma prose lamentable.

Je suis restée devant elle une heure ou peut-être plus. Je me suis dit que nous ne pouvons rien contre le temps qui s’écoule, nous ne pouvons rien attendre que le pourrissement de nos chairs et l’anéantissement total de nos rêves. Simone avait rêvé sans doute, de se réapproprier le monde à son compte, de montrer sa vie en tant que recréée librement par elle-même. Elle croyait en la responsabilité de ses mots, car nommer c’est donner sens aux choses : ses lignes étaient ses luttes.

Par leur liberté, leur gravité, leur audace, les livres de Simone de Beauvoir ont aéré ma vie, fait souffler un vent de révolte sur mes acquis, mes convictions. Aujourd’hui je sais à quel point un écrivain est susceptible de modifier le cours d’une vie. J’appris à lire d’après elle, d’après ses yeux, son cœur et ses mots. Je suis ses conseils page après page, même si je ne parviens pas à sa rigueur littéraire. Peu à peu mon indifférence envers les livres s’est transformée en une quête, une religion... Captivée par la solennité du ton de Simone, ma plume ne pesait pas. Je continuais avec l’insouciance et la facilité d’une voile poussée par le vent.

En la quittant, j’étais toujours moi-même, avec une petite fierté en plus. Tout devenait possible : je voulais la pluie, j’avais la pluie ; je voulais l’amour, j’avais l’amour ; je voulais la mer, j’avais la mer ; je voulais les vagues, j’avais les vagues.
Il suffit de les imaginer.

PRIX

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Jean-Michel Sanchez · il y a
Bravo Estelle.... Superbe hommage!
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Estelle · il y a
Merci à tous ;-)
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Dupont Myriam · il y a
j'apprécie beaucoup ton écriture, bonne chance myriam
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Nelly · il y a
Félicitations et bonne chance pour la finale!!! Nelly
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Michèle Harmand · il y a
Cet hommage à la grande Simone mérite bien un second vote :)
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Frayssinet Didier · il y a
félicitation ;)
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Yannick Pagnoux · il y a
Un bel hommage.
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VIVI · il y a
Bravo Estelle
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Carla Rosique · il y a
Un bel hommage à Simone De Beauvoir, magnifique
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Laurent13 · il y a
:o)
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