Le jour et l'heure

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François Paul savait que son temps arrivait à son terme. Non pas qu’il fût atteint au stade terminal d’une maladie dégénérative ou cancéreuse, mais sa vieillesse tirait à sa fin.
Il était ancien comptable. Ou plutôt aide-comptable, les promotions ayant eu l’art de lui filer sous le nez durant toute sa carrière. Sans doute le poids de son incompétence avait-il été bagage trop lourd à hisser à l’échelon supérieur. Cet état de fait n’avait nullement empêché François Paul d’estimer, tout au long de ses quarante années d’activité, que son savoir et sa valeur étaient bien au-dessus de ce que l’on exigeait de lui et qu’il eût gâché son talent en faisant faire montre de capacités connues de lui seul. Il était entré célibataire dans la vie active, en était sorti vieux garçon, sans que cela n’interfère en quoi que ce soit dans son quotidien. Là encore le fait de s’être toujours complu dans une absence de lien social ou amical et de n’avoir jamais ressenti un quelconque besoin en la matière avait grandement facilité les choses. Les mois, les années avaient passé et il ne lui restait plus que quelques jours, peut-être quelques heures, à vivre.
Comment le savait-il ? Il n’aurait su répondre à cette question. Simplement il le savait, un peu à l’image des grands éléphants d’Afrique qui quittent le troupeau pour rejoindre leurs aïeux trépassés.

François Paul ne se leva pas plus fatigué que d’habitude. Il fila dans la salle de bain, jeta un œil à son visage avant de se raser comme il le faisait tous les matins, plongea son regard dans le reflet de ses pupilles sans rien y voir d’autre que le reflet d’une âme grise et d’une vie terne pour laquelle il ne ressentait aucune empathie. Cette vie avait simplement été la sienne ; il avait fait avec, sans jamais désirer l’interrompre avant l’heure. Pourtant ce matin, il lui semblait que quelque chose d’indéfinissable avait changé. Il fouilla plus profondément encore l’abysse de son regard, jusqu’à en avoir le tournis. Subitement une poigne invisible le saisit pour le tirer de biais et il s’en fallut de peu qu’il ne glisse sur le carrelage mouillé et ne s’affale lourdement. Il se raccrocha in extremis au rebord du lavabo, le cœur tressautant douloureusement dans sa poitrine. Il resta un moment immobile avant d’oser rouvrir les yeux et se détacher de la vasque. Il finit sa toilette sur le qui-vive en redoutant un autre étourdissement, mais rien ne se produit. Ce fut alors qu’il terminait sans appétit son petit-déjeuner qu’un nouveau malaise l’assaillit.
Bras écartés comme pour assurer son équilibre, il s’en fut à pas comptés jusqu’au canapé du salon et s’y affala, avant de sombrer dans un sommeil peuplé des rêves qui n’avaient cessé d’accompagner ses nuits et lui avaient rendu supportable la médiocrité de ses journées.
Il aurait sommeillé plus que de raison si le tintement persistant d’une pendule de cheminée n’avait réussi à franchir les brumes dans lesquelles il flottait avec délices. Il leva une paupière lourde puis l’autre, alluma peu à peu son regard pour reprendre enfin conscience.
Quel jour étions-nous ? Mercredi. Il étouffa un petit cri en jetant un regard à l’horloge : 17 heures ! Se pouvait-il qu’il ait dormi toute la journée ? Plus une seule seconde à perdre ! Il se redressa et, malgré le tangage qui le chavirait, réussit à s’habiller chaudement et enfiler un manteau. Il vérifia le contenu de son portefeuille et d’un étui en plastique dont il ne serait séparé pour rien au monde, dans lequel il rangeait son bien le plus précieux. Sans plus regarder derrière lui, il quitta son appartement puis entreprit de descendre ses six étages, manquant à plusieurs reprises de rater une marche et dégringoler jusqu’au palier suivant.
La cacophonie de fin journée le frappa de plein fouet dès l’instant où il mit le nez dans la rue. L’agitation qui régnait à cette heure dans un quartier déjà très animé en journée faillit le faire renoncer. Il trouva néanmoins en lui la force nécessaire pour se frayer un chemin parmi la foule qui avait envahi les trottoirs.

*

Kader se releva avec un immense sentiment de frustration et de colère pour avoir perdu cette fois-ci son combat contre la faucheuse. Bien que cela fît partie de son quotidien, il ne pouvait et ne pourrait jamais se faire à l’idée qu’il puisse échouer à arracher une vie à la mort.
Le vieillard était étendu sur une civière, avec un drôle de sourire au visage, comme si enfin il venait de se réveiller du mauvais rêve de la vie. Dans un soupir, le jeune secouriste se décida enfin à recouvrir le visage de l’homme qui, à en croire ses papiers d’identité, s’appelait François Paul. Une femme qui avait assisté aux secours l’apostropha :
- Pauvre vieux, ça me fait de la peine...
- Vous le connaissez ?
- Un peu. Je le vois toutes les semaines depuis des années. Je tiens la Civette juste en face, c’est moi qui vous ai appelé lorsque je l’ai vu s’effondrer. Pauvre homme, répéta-elle. Il n’aura pas eu le temps de faire son loto cette fois-ci... Toujours les mêmes numéros depuis près de vingt ans...
Kader considéra le bulletin qui dépassait de l’étui en plastique que les secouristes avaient découvert sur François Paul. Il échangea un regard avec la buraliste. Ils se comprirent : tous deux joueraient sa combinaison pour lui, en sa mémoire.
- S’il gagne et qu’il n’a pas de famille, ajouta Kader, le lot paiera son enterrement ; sinon ses héritiers en profiteront !
Jetant un regard distrait sur la grille de loto, il se figea. 9 15 20 30 33 45.
Heure du décès constaté 17h45, aujourd’hui 30 septembre 2015, face au 33 rue Pierre Demours.
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